Je ne vais pas vous faire le coup des « métiers difficiles qui forgent le caractère ». Les boulots mal payés sont surtout des boulots mal payés : ils fatiguent, ils bouffent du temps, ils sont souvent mal considérés et on les accepte rarement parce qu’on rêvait de faire des inventaires à deux heures du matin. Je n’en tire donc aucune noblesse particulière et certainement aucun brevet de « vrai peuple ». En revanche, ils ont évidemment participé à fabriquer la manière dont je regarde le monde.
Ils m’ont notamment mis durablement au contact de celles et ceux qu’on retrouve beaucoup dans les emplois les moins valorisés : immigrés, enfants d’immigrés, personnes racisées, personnes avec peu de marge de négociation face à un planning absurde, un manager ou simplement la nécessité de payer le loyer. L’antiracisme est entré dans mon logiciel politique aussi comme ça, par le réel, bien davantage que comme un chapitre qu’on aurait ajouté après coup à une doctrine déjà écrite.
Il serait pourtant très confortable d’en tirer une jolie histoire sur la solidarité naturelle des exploités entre eux. Ce serait faux. À La Poste, j’ai aussi vu des travailleurs blancs eux-mêmes précaires tenir des propos racistes envers d’autres personnes tout aussi précaires qu’eux. Comme si subir une domination économique empêchait d’en reproduire une autre ; comme si, lorsqu’on se trouve assez bas dans une hiérarchie, la tentation de chercher quelqu’un encore plus bas disparaissait forcément. Ça m’a probablement appris autant que le reste : la précarité ne rend ni meilleur, ni plus lucide, ni automatiquement solidaire. Une conscience commune ne naît pas mécaniquement d’une fiche de paie.
Ces années m’ont aussi rendu assez allergique à certains discours abstraits sur « la valeur travail », « l’assistanat », « ceux qui ne veulent plus travailler » ou les efforts que « les Français » devraient encore consentir. Quand on a passé suffisamment de temps avec des gens qui calculent leurs heures, leurs transports, leurs pauses et parfois ce qu’ils vont pouvoir manger jusqu’à la prochaine paie, les grandes théories sur la paresse populaire prennent une couleur particulière. Les décisions politiques, les éditoriaux et les formules destinées aux plateaux de télévision finissent toujours quelque part dans une vie réelle. C’est généralement cette partie-là qui m’intéresse.
J’ai également beaucoup appris dans la rue, en manifestation. Il y a des mobilisations dont il reste quelques souvenirs, des rencontres, des slogans, éventuellement deux ou trois histoires qu’on ressort quelques années plus tard. Et puis il y a Sainte-Soline.
Je pourrais en parler uniquement comme d’un objet politique : maintien de l’ordre, doctrine policière, choix gouvernementaux, stratégies militantes, communication institutionnelle, traitement médiatique. Tout cela existe et mérite d’être documenté. Mais il y a aussi quelque chose de beaucoup plus difficile à ranger proprement dans une analyse. Certaines images, certains sons, certaines scènes restent. La journée se termine ; le corps, lui, n’a pas nécessairement reçu l’information.
Sainte-Soline a profondément modifié mon rapport à la manière dont un événement est raconté après coup. Lorsqu’on a vécu quelque chose puis qu’on regarde, quelques heures plus tard, le récit médiatique et politique qui commence à s’en construire, la notion de « cadrage » cesse d’être un concept abstrait étudié dans un cours de communication. On voit concrètement ce que produit le choix d’une image plutôt qu’une autre, d’un mot plutôt qu’un autre, d’un début de séquence plutôt que celui qui le précède de trente secondes.
Cela ne signifie évidemment pas que mon souvenir personnel d’un événement serait plus fiable que tout le reste. La mémoire sélectionne, la peur déforme, la colère aussi. Et c’est précisément pour ça que les sources, les images, les documents et la confrontation des récits comptent autant. Une expérience personnelle peut donner envie de regarder quelque chose de plus près ; elle ne dispense jamais d’essayer d’établir ce qui s’est réellement passé.
Je ne prétends d’ailleurs pas être politiquement neutre. J’ai des convictions, des colères, des sujets sur lesquels ma position est parfaitement claire, et je préfère l’écrire noir sur blanc plutôt que de déguiser une opinion derrière le ton assuré de celui qui observerait la société depuis une station spatiale. En revanche, avoir des convictions ne dispense pas de démontrer ce qu’on avance. C’est même probablement l’inverse : plus une information confirme exactement ce qu’on avait envie de croire, plus elle mérite d’être regardée avec méfiance.
Une source ne devient pas fiable parce qu’elle donne raison à mon camp. Une connerie ne devient pas acceptable parce qu’elle est prononcée par quelqu’un dont je partage les combats. Et une manipulation ne cesse pas d’être une manipulation lorsqu’elle vise des gens que je n’aime pas. J’essaie donc, autant que possible, de distinguer clairement les faits, leur analyse et ce que j’en pense, en laissant les sources accessibles pour que chacun puisse refaire le chemin sans avoir besoin de me croire sur parole.
C’est en grande partie de là qu’est né L’advarP. Je n’avais pas spécialement envie de créer un média supplémentaire chargé de résumer l’actualité du jour avant que celle du lendemain ne vienne l’enterrer. Beaucoup de gens savent déjà faire ça, parfois très bien. Ce qui m’intéresse davantage, c’est ce qui se passe entre un événement et le moment où une certaine manière de le raconter devient suffisamment répétée pour paraître naturelle.
Pourquoi tel mot s’impose-t-il ? Pourquoi une formule employée dans un camp devient-elle scandaleuse quand elle vient d’un autre ? Pourquoi certains chiffres sont-ils omniprésents tandis que d’autres restent invisibles ? Pourquoi deux situations comparables donnent-elles parfois lieu à des récits totalement différents ? À quel moment une hypothèse devient-elle une évidence collective alors que personne n’a réellement pris le temps de vérifier le chemin qui y conduit ? Ce sont ces petites transformations du récit public qui m’intéressent.
Le projet repose aussi sur une conviction assez simple : comprendre ne devrait pas être un produit de luxe. Une partie importante de l’information de qualité est aujourd’hui accessible derrière des abonnements, ce qui est parfaitement compréhensible du point de vue économique des rédactions, tandis qu’une grande partie de l’information gratuite dépend de la publicité, du clic, de l’indignation ou d’un modèle qui exige de produire toujours plus vite. Le résultat est assez étrange : plus un sujet demande de temps pour être compris, plus il devient difficile de financer le temps nécessaire pour l’expliquer correctement.
Je n’ai pas trouvé la formule magique permettant de résoudre le financement de la presse. L’advarP essaie simplement d’explorer une autre direction : laisser accessibles gratuitement les articles, les sources et les outils, éviter le pistage publicitaire, et faire en sorte que les personnes qui choisissent de soutenir le projet financent la possibilité de produire davantage plutôt que l’autorisation de lire ce qui existe déjà. Le don doit permettre au média de travailler ; il ne doit pas devenir le péage permettant au lecteur de comprendre.
L’advarP reste un chantier, et j’espère qu’il le restera suffisamment longtemps pour continuer à évoluer. Le but n’est pas de construire un endroit où une personne expliquerait au reste du monde comment penser correctement. J’aimerais plutôt en faire un outil : un endroit où l’on peut ralentir un récit, retrouver ce qui a été oublié en route, vérifier une affirmation, identifier un cadrage médiatique, retrouver les documents derrière une polémique et, éventuellement, sortir avec davantage de questions qu’en arrivant.
Je veux aussi que le projet puisse reconnaître ses erreurs. Un média qui affirme vouloir vérifier les autres mais refuse lui-même la contradiction finirait assez rapidement par devenir une caricature de ce qu’il prétend critiquer. C’est pour cette raison que les sources sont visibles, que les limites doivent être indiquées lorsque c’est nécessaire et qu’un formulaire permet de contester, corriger ou compléter les articles. Je ne promets pas d’être d’accord avec chaque remarque reçue. Je promets en revanche d’essayer de ne pas confondre « quelqu’un me contredit » avec « quelqu’un m’agresse ».
Quant à Léon Trottinski, ce n’est pas mon état civil, et j’aimerais que ça reste ainsi. Le pseudonyme sert simplement à maintenir une séparation entre ce que je publie ici et le reste de ma vie. Certaines personnes qui m’ont connu au travail ou croisé dans des manifestations me reconnaîtront probablement ; ce n’est pas spécialement un problème. Pour les autres, je préférerais qu’on me rattache avant tout à ce qui est publié ici : les textes, leurs sources, leurs erreurs éventuelles et la manière dont elles sont corrigées.
C’est probablement la meilleure présentation que je puisse faire de la personne derrière L’advarP. Et, avec un peu de chance, cette page finira surtout par devenir trop petite pour présenter toutes celles qui seront derrière avec moi.