Médias · école · HPI · 2026-09-01

Le Figaro Étudiant : les élèves « idiots » d’un côté, les petits génies HPI de l’autre

Trois élèves lisant dans une salle de classe.
Trois élèves lisant dans une salle de classe. Photographie : US Department of Education, 27 août 2013 — CC BY 2.0. — source

Dans la rubrique « Les histoires du Figaro Étudiant », les élèves ordinaires apparaissent régulièrement à travers ce qu’ils ne savent plus faire ou ne comprennent plus. Les HPI, eux, accumulent les habitudes « typiques », le vocabulaire hors norme et les aptitudes exceptionnelles. Pris séparément, les articles racontent des anecdotes. Mis bout à bout, ils finissent par fabriquer un monde.

Le problème n’est pas qu’un collégien ignore un mot

Le 1er mars 2026, Le Figaro Étudiant publie un article consacré à des élèves de troisième qui travaillent sur une nouvelle de Jacques Sternberg. Plusieurs comprennent mal le mot « rafler » dans une phrase décrivant un employé des postes qui s’empare de lettres. Ce constat peut évidemment être utile à l’enseignant. Mais qu’un collégien ignore encore le sens d’un mot n’est pas, en soi, un scandale scolaire : c’est précisément l’une des raisons pour lesquelles l’école publique existe, transmettre à tous des savoirs qui ne sont pas déjà acquis. La question utile n’est donc pas « pourquoi ne connaissent-ils pas déjà ce mot ? », mais « qu’est-ce qu’on met en place pour le leur apprendre ? ».[1]

Ce qui devient plus intéressant, c’est la manière dont ce type de sujet s’inscrit dans une série. Quelques jours plus tard, un autre article explique que plus d’un quart des élèves de sixième ne comprend pas le sens de « maladie chronique », « même avec des indices ». En 2025, un titre soulignait déjà que moins d’un élève de CM2 sur deux savait conjuguer correctement certains verbes. À chaque fois, la mécanique est efficace : un exercice, un taux d’échec, puis une formulation qui transforme la difficulté en symptôme générationnel.[2][3]

Or la source nationale utilisée pour l’article sur les sixièmes raconte quelque chose de plus nuancé. La DEPP indique qu’entre 2024 et 2025 les résultats de français en début de sixième sont globalement stables et qu’ils restent, sur le temps long, supérieurs à ceux de 2017. La part des élèves dans les groupes de performance les plus faibles est même passée de 31,7 % à 28 % entre 2017 et 2025. Cela n’annule aucune difficulté de vocabulaire. Cela empêche simplement d’utiliser une question ratée comme résumé naturel d’une génération.[11]

Un mot inconnu devient vite une théorie de la jeunesse

Le glissement commence lorsque cette ignorance ponctuelle n’est plus traitée comme un point de départ pédagogique, mais comme un diagnostic sur la jeunesse elle-même. Un mot inconnu, une conjugaison ratée ou une lecture hésitante deviennent alors moins des choses à enseigner que les indices d’une génération supposément en recul. Présenter ces difficultés comme des découvertes « pour le moins inattendues » déplace ainsi la question : on regarde ce que les élèves ne savent pas encore, beaucoup moins ce que l’école fait — ou ne parvient pas à faire — pour le leur apprendre.

Ce n’est d’ailleurs pas un plaidoyer pour nier les difficultés scolaires. Elles sont réelles, socialement très inégalement réparties, et certaines évaluations montrent des fragilités sérieuses. Mais une difficulté scolaire n’est pas mieux comprise parce qu’on l’isole de son contexte. La DEPP elle-même distingue les compétences, les évolutions dans le temps, les écarts sociaux, le sexe, les secteurs d’enseignement. Le titre sensationnel, lui, n’a besoin que d’un mot raté.[11]

À force, le lecteur rencontre une jeunesse essentiellement par ce qu’elle ne maîtrise plus. Les mots qu’elle ne connaît pas. Les conjugaisons qu’elle rate. Les textes qu’elle comprend mal. Le récit est familier : avant, les enfants lisaient, savaient écrire et connaissaient naturellement les mots qu’utilisaient les adultes ; aujourd’hui, ils auraient perdu la langue en même temps que l’attention. Les données réelles sont beaucoup moins propres. Elles ont cette fâcheuse habitude de comporter des améliorations, des stagnations, des reculs et des écarts sociaux au même endroit.

Pendant ce temps-là, les HPI ont une langue préférée, une routine et probablement une façon spéciale de respirer

Le contraste devient franchement curieux lorsqu’on parcourt, sur le même site, les articles consacrés aux personnes à haut potentiel intellectuel. Une langue « fait un tabac » auprès des élèves HPI : le latin, évidemment, parce qu’ils aimeraient le sens, l’étymologie, la mythologie et la rigueur logique. Une situation en classe qu’ils « ne supportent pas » serait typique : le travail de groupe, parce qu’ils iraient plus vite que les autres et préféreraient avancer seuls. Leur écriture parfois mauvaise peut même être présentée comme un possible signe d’intelligence supérieure.[4][5][6]

Le domaine scolaire ne suffit plus. Le Figaro Étudiant a aussi trouvé des habitudes du matin ou du coucher « typiques » des HPI, une conception particulière de l’amitié, des jeux de récréation, une manière de dessiner et divers comportements qui peuvent devenir, titre après titre, autant de petites preuves qu’une personne appartient à une catégorie intellectuellement exceptionnelle. Certains articles prennent soin de préciser que ces habitudes ne sont pas réservées aux HPI. Ce qui pose une question assez simple : si une habitude est largement partagée et non spécifique, qu’est-ce qui justifie de la vendre comme un signe « typique » du haut potentiel ?[7][8]

La réponse est peut-être moins psychologique qu’éditoriale. « Cette habitude banale est aussi celle de certaines personnes HPI » est un titre assez faible. « Cette habitude est typique des HPI » crée immédiatement un miroir dans lequel chacun peut essayer de se reconnaître. Ce mécanisme ne prouve rien sur l’intention de la rédaction ; il décrit simplement une forme particulièrement efficace de récit identitaire.

Le HPI de magazine ressemble surtout à un personnage

Le plus gênant n’est pas de parler des élèves à haut potentiel. Ils existent, certains ont besoin d’aménagements et il serait absurde de nier leurs besoins particuliers. L’Éducation nationale est très claire : les profils sont divers, un élève à haut potentiel n’est pas forcément un élève excellent, et un excellent élève n’est pas forcément à haut potentiel. Certains traversent leur scolarité sans difficulté particulière ; d’autres rencontrent des problèmes scolaires ou psychologiques et nécessitent un accompagnement individualisé.[9]

L’Inserm formule une mise en garde encore plus directement utile pour lire cette production médiatique : la popularisation du HPI par les médias, les livres et les séries s’est accompagnée de nombreuses idées reçues. L’institut insiste sur l’importance du contexte familial, socioculturel et scolaire, sur l’hétérogénéité des profils cognitifs et sur la nécessité d’évaluations complètes plutôt que d’une collection de signes reconnaissables.[10]

Il y a même un détail assez révélateur. Plusieurs articles du Figaro Étudiant ont présenté le seuil de QI de 130 comme une définition attribuée à l’Organisation mondiale de la santé. L’Inserm avait utilisé la même attribution avant de publier, en décembre 2025, un rectificatif : faute de source officielle permettant de la confirmer, la référence à l’OMS a été retirée. Un média peut évidemment conserver une définition opérationnelle du haut potentiel autour d’un score psychométrique ; il devrait en revanche éviter de transformer une attribution fragile en argument d’autorité.[10]

Le problème n’est pas un article. C’est ce que leur accumulation raconte

Pris isolément, presque tous ces sujets peuvent être défendus. Un enseignant constate qu’un mot pose problème : pourquoi ne pas l’interroger ? Des spécialistes observent certains comportements chez des élèves à haut potentiel : pourquoi ne pas en parler ? Une évaluation nationale montre une difficulté particulière : évidemment qu’elle mérite d’être expliquée.

Mais une ligne éditoriale n’existe pas seulement dans ce que chaque article dit littéralement. Elle existe aussi dans la répétition, la sélection et la hiérarchie. Si les élèves ordinaires sont surtout visibles lorsqu’ils échouent à comprendre un mot, tandis que les HPI sont surtout visibles lorsqu’ils disposent d’un vocabulaire remarquable, d’une curiosité insatiable ou d’un fonctionnement plus rapide que les autres, l’ensemble construit une opposition que personne n’a besoin d’écrire explicitement.

D’un côté, les élèves qui ne savent plus. De l’autre, ceux qui sauraient presque naturellement. D’un côté, la génération qui décline. De l’autre, les enfants qui posent les bonnes questions, apprennent autrement, comprennent plus vite et s’ennuient parce que le monde avance trop lentement pour eux. C’est une excellente structure de magazine. C’est une très mauvaise manière de comprendre l’école.

Et les inégalités sociales, dans tout ça ?

Cette opposition a surtout l’avantage d’effacer ce qui complique le récit. Les performances scolaires sont massivement liées aux conditions d’apprentissage, au milieu social, à l’accès aux livres, au rapport familial à l’école, aux troubles éventuels, aux pratiques pédagogiques et à bien d’autres facteurs. Les évaluations nationales détaillent justement ces écarts. Réduire le sujet à « ils ne connaissent plus ce mot » revient à transformer un problème éducatif en trait individuel, voire générationnel.[11]

Le HPI de magazine produit l’effet inverse : il transforme une mesure psychométrique et des profils très divers en identité cohérente. L’enfant HPI aime le dictionnaire, le latin, la mythologie, l’autonomie ; il pense trop vite, écrit parfois mal parce que sa main ne suit pas son cerveau, possède ses petites routines et ses manies. À force d’additionner des caractéristiques présentées comme typiques, on finit moins par informer sur le haut potentiel que par écrire le portrait-robot d’une caste intellectuelle imaginaire. Sur l’autre versant du même problème — les conditions matérielles d’enseignement plutôt que les portraits individuels d’élèves — « On a supprimé des profs. Puis on a découvert les contractuels. » regarde ce que racontent les effectifs, les statuts et les classes.

Ce qu’un journal étudiant pourrait faire de mieux

Il ne s’agit pas de demander au Figaro Étudiant de cesser de parler des difficultés scolaires ou du haut potentiel. Il suffirait déjà de remettre les anecdotes à leur place. Un témoignage d’enseignant est un témoignage. Un item raté dans une évaluation est un item raté. Une caractéristique observée chez certains HPI n’est pas un test de personnalité. Et une corrélation n’est pas une essence.

Surtout, lorsqu’un article repose sur une étude ou sur les statistiques de l’Éducation nationale, le contexte devrait être aussi visible que le chiffre spectaculaire. Dire qu’un quart des élèves rate une question et rappeler, dans le même mouvement, que le niveau global de français est stable sur un an et supérieur à celui mesuré en 2017 ne détruit pas le sujet. Cela le rend simplement plus vrai.[11]

Les élèves ne sont pas des idiots qui arrivent en classe avec l’obligation de connaître déjà tout ce qu’on est précisément censé leur apprendre. Les HPI ne sont pas davantage une collection de petits génies reconnaissables à leur dictionnaire, leur routine du matin ou leur détestation du travail de groupe. Entre ces deux caricatures, il reste un objet assez vaste qu’un journal portant le mot « Étudiant » dans son nom pourrait peut-être essayer de regarder : les élèves eux-mêmes.

Méthode et limites

  • Le corpus est qualitatif : il vise à décrire un cadrage récurrent à partir d’exemples vérifiables, pas à mesurer statistiquement l’ensemble de la production du Figaro Étudiant.
  • Le rapprochement entre articles sur les difficultés scolaires et articles sur les HPI décrit un effet éditorial. Il ne permet pas d’établir une intention consciente de la rédaction ou de ses journalistes.
  • Certains articles cités contiennent des nuances dans leur corps de texte. L’analyse porte précisément sur l’écart possible entre ces nuances et la répétition de titres qui privilégient les lacunes, les signes « typiques » et les cas spectaculaires.
  • Une étude quantitative complète supposerait d’archiver plusieurs années de publications, de coder les titres et les angles selon une grille définie à l’avance, puis de comparer ces fréquences avec d’autres médias consacrés à l’éducation.

Sources

  1. Ses élèves de 3e ne comprennent pas ce texte sur un facteur : ils butent surtout sur ce motLe Figaro Étudiant, 1er mars 2026 ; titre republié/actualisé en septembre 2026
  2. En France, plus d’un quart des élèves de 6e ne sait pas ce que cette expression veut dire — même avec des indicesLe Figaro Étudiant, 8 mars 2026
  3. En CM2, moins d’un élève sur deux sait conjuguer correctement ces verbes — même avec des exemplesLe Figaro Étudiant, 15 février 2025
  4. Cette langue fait un tabac auprès des élèves HPILe Figaro Étudiant
  5. C’est typique des élèves HPI : ils ne supportent pas cette situation en classeLe Figaro Étudiant
  6. Et si écrire mal était un signe d’intelligence supérieure ?Le Figaro Étudiant
  7. Cette routine matinale est typique des personnes HPILe Figaro Étudiant
  8. Ce détail sur les dessins de votre enfant montre qu’il est peut-être HPILe Figaro Étudiant
  9. Ressources pour la personnalisation des parcours des élèves à haut potentielÉduscol, ministère de l’Éducation nationale, février 2026
  10. Identifier le haut potentiel intellectuel avec un test sur Internet, vraiment ?Inserm, 10 novembre 2022 ; rectifié le 2 décembre 2025
  11. Évaluations de début de sixième 2025 – RésultatsDEPP, ministère de l’Éducation nationale, novembre 2025 ; mise à jour février 2026

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