Tribune · immigration · intégration · réciprocité · 2026-09-05
Tout ce qui vient d’ailleurs n’est pas bon à prendre. Tout ce qui vient d’ici non plus.
ParLéon Trottinski

On oppose parfois à toute idée d’enrichissement réciproque une évidence : certaines pratiques venues d’autres cultures sont mauvaises. Très bien. Mais cette évidence a un angle mort assez spectaculaire : nos propres habitudes n’obtiennent pas un certificat de moralité parce qu’elles sont françaises, anciennes ou majoritaires. Le vrai sujet n’est pas de choisir entre l’idéalisation de « l’ailleurs » et l’autosatisfaction de « chez nous ». C’est de juger les pratiques avec les mêmes critères, quelle que soit leur origine.
L’objection raisonnable qu’on utilise parfois à sens unique
À chaque fois qu’on suggère que l’immigration puisse aussi apporter quelque chose à la société d’accueil, une objection arrive assez vite : « Oui, enfin, tout ce qui vient d’une autre culture n’est pas bon à prendre. »
Bien sûr. Heureusement même. Il serait assez inquiétant de décider qu’une pratique devient admirable à partir du moment où elle a franchi une frontière. Une tradition peut être injuste, violente, oppressive, absurde ou simplement inefficace, qu’elle vienne de Bamako, de Stockholm, de Tokyo ou de Limoges.
Le problème commence lorsque cette prudence parfaitement saine ne fonctionne que dans un sens. Car tout ce qui vient de chez nous n’est pas bon à prendre non plus. Et curieusement, cette deuxième moitié de la phrase disparaît beaucoup plus souvent du débat.
Le passeport ne transforme pas une mauvaise idée en bonne idée
Il existe une tentation assez pratique dans le débat sur l’assimilation : comparer les pratiques venues d’ailleurs à une France abstraite, propre, cohérente, républicaine jusqu’au bout des ongles et débarrassée de tout défaut. Une sorte de version de démonstration du pays, sans bugs connus.
Sauf que cette France n’existe pas. Notre propre société contient des habitudes admirables, d’autres médiocres, d’autres franchement mauvaises. Elle a produit des solidarités, des droits sociaux, une culture politique de l’égalité et des institutions auxquelles on peut légitimement tenir. Elle a aussi produit du sexisme, du racisme, des violences familiales longtemps banalisées, des hiérarchies sociales présentées comme naturelles, une glorification parfois délirante du travail jusqu’à l’épuisement, et une quantité respectable de traditions dont nous sommes aujourd’hui très contents de nous être débarrassés.
Aucune de ces choses n’était moins « française » au moment où elle était normale. Nous avons simplement fini par considérer qu’être une tradition ne suffisait pas à être une bonne tradition.
Nous avons déjà passé notre temps à désassimiler la France d’hier
C’est même ce que fait une société vivante : elle hérite, elle conserve, elle transforme et elle jette. Les générations précédentes nous transmettent des choses ; nous ne sommes pas obligés de leur signer un reçu en acceptant tout le carton.
Nous trouvons aujourd’hui évident que certaines normes sociales anciennes méritaient d’être combattues. Les rapports entre hommes et femmes ont changé. L’éducation des enfants a changé. Le rapport à l’autorité a changé. La place des minorités, de la religion, du travail, de la famille ou du handicap a changé. Pas parce qu’un matin la France aurait cessé d’être elle-même, mais précisément parce que ses habitants ont contesté ce qui, chez elle, fonctionnait mal.
Autrement dit, nous acceptons déjà le principe fondamental : une société peut être attachée à elle-même sans considérer tout ce qu’elle fait comme sacré. Dès lors, il devient assez étrange d’exiger des nouveaux arrivants qu’ils soumettent leurs pratiques à un contrôle qualité auquel nous refuserions de soumettre les nôtres.
Le bon critère n’est pas : « Est-ce que ça vient de chez nous ? »
Si une pratique doit être conservée, transformée ou rejetée, on peut essayer de se poser des questions un peu plus intéressantes que celle de son origine : respecte-t-elle la liberté des personnes ? Le consentement ? L’égalité devant la loi ? La dignité ? Produit-elle de la violence ou de la domination ? Facilite-t-elle réellement la vie commune ? Rend-elle les gens plus autonomes ou davantage enfermés dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi ?
Ces critères valent pour tout le monde. Une pratique familiale oppressive ne devient pas acceptable parce qu’elle est importée ; elle ne devient pas davantage acceptable parce que nos arrière-grands-parents la pratiquaient. Une solidarité communautaire efficace ne devient pas suspecte parce qu’elle vient d’ailleurs ; elle ne devient pas meilleure non plus simplement parce qu’elle est exotique.
C’est là que le débat devient plus intéressant : lorsqu’on cesse de distribuer les bons et les mauvais points par origine et qu’on commence à regarder ce que les pratiques font réellement aux gens.
Et oui, il y a aussi des choses à prendre ailleurs
Une fois cette symétrie posée, on peut enfin parler sérieusement de ce que l’immigration peut apporter sans sombrer dans la carte postale multiculturelle où tout le monde échange des recettes de cuisine en souriant très fort.
Des personnes venues d’autres sociétés peuvent avoir connu d’autres formes d’entraide, d’autres rapports entre générations, d’autres manières de faire vivre un quartier, d’accueillir des proches, de partager certaines tâches ou de maintenir des liens collectifs. Parfois ces pratiques fonctionneront mieux que les nôtres. Parfois elles fonctionneront moins bien. Souvent elles seront simplement différentes et produiront des idées auxquelles nous n’aurions pas pensé seuls.
Il faut d’ailleurs éviter de parler de « la culture marocaine », « la culture sénégalaise » ou « la culture française » comme si des millions de personnes recevaient toutes le même logiciel au démarrage. Les pratiques varient selon les milieux, les générations, les régions, les familles et les individus. Ce que nous rencontrons réellement, ce sont des personnes qui arrivent avec des expériences. Et certaines expériences peuvent nous être utiles.
L’assimilation suppose bizarrement que le travail ait déjà été fait chez nous
C’est probablement ce qui me gêne le plus dans l’idée d’assimilation lorsqu’elle est présentée comme un mouvement à sens unique. Elle ne dit pas seulement : « Il existe des règles communes auxquelles tout le monde doit se conformer. » Cette phrase-là me paraît assez banale. Elle suggère plutôt : « Nous avons déjà fait le tri dans notre culture ; à vous maintenant de faire le tri dans la vôtre. »
Mais nous n’avons évidemment pas fini. Nous n’aurons probablement jamais fini. Une société de 2026 n’est pas une société achevée : elle contient encore des injustices, des habitudes absurdes, des mécanismes de domination et des façons de vivre ensemble que les générations suivantes regarderont peut-être avec la même incompréhension que nous regardons certaines évidences de 1950.
Pourquoi les nouveaux arrivants devraient-ils uniquement apprendre de cette société alors qu’ils vont, qu’on le veuille ou non, participer à sa prochaine version ?
L’intégration peut être exigeante sans être narcissique
On peut parfaitement défendre des règles communes solides sans transformer la culture majoritaire en objet sacré. On peut exiger le respect des lois, de l’égalité, de la liberté de conscience et des droits individuels tout en admettant que nos habitudes quotidiennes, nos normes sociales ou notre organisation collective restent discutables.
Ce n’est ni une capitulation culturelle ni le fameux « tout se vaut ». Au contraire : pour dire que tout ne se vaut pas, encore faut-il accepter d’évaluer réellement tout le monde. Si une pratique étrangère doit être critiquée parce qu’elle porte atteinte à la liberté, une pratique bien de chez nous doit pouvoir subir exactement le même traitement.
La réciprocité ne consiste donc pas à prendre 50 % de chaque culture et à secouer très fort. Elle consiste à considérer qu’aucun groupe n’a le monopole de ce qu’il faut apprendre ni de ce qu’il faut abandonner.
Une société n’est pas un musée de ses propres habitudes
Il y a quelque chose d’assez contradictoire à célébrer la France comme le pays des Lumières, des révolutions, de la critique et de l’universalisme, puis à décider soudainement que sa forme actuelle serait arrivée au terme de l’histoire et qu’il suffirait désormais aux autres de s’y adapter.
Si nous croyons réellement à l’esprit critique, il devrait commencer par s’appliquer à nous-mêmes. Si nous croyons réellement à l’universalisme, une idée ne devrait pas être jugée selon le passeport de la personne qui l’apporte. Et si nous croyons réellement à l’intégration, il faut peut-être accepter qu’intégrer de nouvelles personnes change aussi, un peu, l’ensemble qui les accueille.
Tout ce qui vient d’ailleurs n’est pas bon à prendre. Évidemment.
Mais tout ce qui vient de chez nous non plus. Et tant qu’on n’accepte pas cette deuxième phrase avec la même facilité que la première, le débat sur l’assimilation restera moins une discussion sur la vie commune qu’une étrange certitude : celle que le seul endroit du monde qui n’aurait plus rien à apprendre serait précisément celui où nous sommes déjà.
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