Médias · cadrage · Mélenchon / Le Pen · 2026-09-05
Quand Mélenchon parle, c’est une polémique. Quand Le Pen parle, c’est une stratégie.
ParLéon Trottinski
Jean-Luc Mélenchon provoque-t-il réellement des polémiques à longueur de journée, ou les médias transforment-ils chaque aspérité en nouvel épisode du feuilleton Mélenchon ? Et pourquoi Marine Le Pen, dont le projet politique reste situé à l’extrême droite, apparaît-elle si souvent dans des récits de stratégie, d’électorat et de capacité à gouverner ? La réponse la moins confortable est probablement : un peu des deux.
La question de départ : conflictuel, ou simplement raconté comme tel ?
Il existe deux caricatures assez pratiques. Dans la première, Mélenchon passe ses journées à jeter des allumettes dans des bidons d’essence pour le plaisir de regarder BFM brûler. Dans la seconde, il ne ferait jamais rien de particulier et serait victime d’un système médiatique qui transforme la moindre syllabe en scandale national. Les deux versions évitent le travail pénible : regarder ce qui s’est réellement passé, séquence par séquence.
Ce travail est d’autant plus nécessaire que Mélenchon revendique lui-même la « stratégie de la conflictualité ». Dans un entretien publié en 2022, il explique que le conflit doit rendre visibles des contradictions et faire apparaître l’alternative politique comme nécessaire. Dès 2013, Le Monde décrivait chez lui une « stratégie du coup de gueule » ; dix ans plus tard, le journal parlait encore d’un « conflit permanent » dont certaines séquences sont préparées. On peut contester la façon dont ces articles le racontent, mais pas faire comme si toute conflictualité lui tombait dessus au hasard. [1][2][3]
Sa relation avec les médias fait elle-même partie de ce rapport de force. En 2018, Reporters sans frontières s’inquiétait de ses attaques répétées contre les journalistes ; son entourage décrivait alors les médias comme une « deuxième peau du système ». Cela ne prouve évidemment pas que les journalistes le traitent correctement. Cela établit seulement que leur confrontation n’est pas un accident extérieur à sa stratégie. [4]
Sept polémiques, sept mécanismes différents
Mettre toutes les « polémiques Mélenchon » dans la même boîte empêche de comprendre quoi que ce soit. Il faut au minimum distinguer la perte de contrôle, la provocation politique substantielle, la formule ambiguë et la séquence dont l’utilité politique est presque introuvable.
« Résiduel » : le mot ne dit pas exactement ce que la polémique lui a fait dire
La séquence de juin 2024 mérite d’être détaillée parce qu’elle montre bien la différence entre le sens d’un mot, son effet dans une phrase et le récit qui se construit ensuite. Mélenchon ne publie pas cette formule dans une note générale sur les statistiques de l’antisémitisme. Il réagit à l’interview de Benyamin Netanyahou diffusée sur LCI le 30 mai, critique la façon dont la guerre à Gaza est traitée en France et soutient que l’accusation d’antisémitisme sert à délégitimer certaines mobilisations propalestiniennes. C’est dans ce développement qu’il écrit : « contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité, l’antisémitisme reste résiduel en France », avant d’affirmer qu’il est absent des rassemblements populaires. [8]
Le contexte statistique, lui, est mauvais pour une formulation aussi facilement interprétable. Les actes antisémites enregistrés avaient très fortement augmenté après le 7-Octobre ; la CNCDH a ensuite comptabilisé plus de 1 570 actes pour 2024, à un niveau restant exceptionnellement élevé. Il est donc parfaitement légitime de demander si la phrase mesure correctement la situation. [9]
Mais le procès du mot lui-même va trop vite. Le CNRTL définit « résiduel » à partir de ce qui subsiste, ce qui reste après un processus ; ses exemples vont du chômage résiduel à l’air résiduel dans les poumons ou à une charge électrique résiduelle. Le terme peut suggérer quelque chose de marginal selon le contexte, mais il ne signifie pas par définition « faible », « insignifiant » ou « presque inexistant ». La critique solide est donc pragmatique : placé après « contrairement à ce que dit la propagande de l’officialité », dans une période d’explosion documentée des actes antisémites, le mot pouvait produire un effet de minimisation. En faire la définition nécessaire du terme est autre chose. [20]
Glucksmann : quand le contexte remplit les blancs à la place du son
Le 1er mars 2026, à Perpignan, Mélenchon évoque Raphaël Glucksmann. TF1 transcrit une première prononciation « Glucksman » avant la correction « Glucksmane ». Le Parisien écrit pour sa part que l’on peut entendre « Glucksman » ou « Glucks-ment » selon les interprétations. Glucksmann répond « OK Jean-Marie Le Pen » et plusieurs responsables politiques rapprochent immédiatement la séquence du jeu de mots « Durafour-crématoire » de Jean-Marie Le Pen. [11][12]
Pourquoi la réaction est-elle aussi immédiate ? Parce que quatre jours plus tôt, Mélenchon venait précisément d’être accusé d’antisémitisme après sa digression sur la prononciation d’Epstein. L’ambiguïté n’arrive donc pas dans le vide. Elle arrive dans une histoire déjà chargée, et chacun entend la syllabe à travers ce qu’il pense des épisodes précédents. [10]
Le lendemain, Mélenchon dit avoir déformé par erreur plusieurs noms pendant le même discours — notamment ceux de Mickaël Idrac, Violette Spillebout, Clinton, Trump et Glucksmann — et présente ses excuses pour ce dernier. Cela ne démontre évidemment pas ce qu’il avait dans la tête au moment de parler. Mais l’inverse est vrai aussi : une transcription incertaine, une correction immédiate et un contexte très défavorable ne suffisent pas à transformer l’intention antisémite en fait établi. [12]
Le problème commence quand la polémique n’est plus un événement mais un personnage
Une fois les cas distingués, quelque chose apparaît. Mélenchon donne réellement aux rédactions beaucoup de matière conflictuelle. Mais le journalisme ne consiste pas seulement à recevoir cette matière : il choisit ce qui devient le titre, l’extrait, la relance, le rappel historique et la durée de vie d’une séquence.
C’est ainsi qu’un désaccord sur la doctrine policière peut devenir d’abord un nouvel épisode de « Mélenchon contre la police » ; qu’un conflit sur le vocabulaire du 7-Octobre devient un chapitre de « Mélenchon, problème de la gauche » ; ou qu’une ambiguïté de quatre secondes arrive déjà munie du dossier des dix années précédentes. Le conflit politique se transforme progressivement en attribut personnel : Mélenchon n’est plus seulement en conflit, il devient le conflit.
Le Monde a lui-même formulé en 2024 une version intéressante de ce problème : à force de concentrer l’attention sur ceux qui parlent le plus fort, la « petite musique » du RN peut passer sous les radars et s’enraciner. C’est une chronique, pas une mesure statistique du traitement médiatique. Mais elle pointe un mécanisme plausible : le bruit fournit naturellement de meilleurs sujets que la normalisation lente. [18]
Marine Le Pen, ou l’apprentissage méthodique de l’absence de dérapage
La comparaison avec Marine Le Pen serait malhonnête si elle oubliait la stratégie du RN lui-même. Après l’élection de 89 députés en 2022, Le Parisien a documenté une véritable stratégie « antidérapage » : consignes de tenue, prudence médiatique, contrôle des prises de parole, tout ce qui peut installer la crédibilité institutionnelle du groupe. Au même moment, Le Monde décrivait la volonté de Marine Le Pen d’incarner l’« alternance » en prenant explicitement le contre-pied de l’opposition plus bruyante des insoumis. [13][14]
Les deux responsables ne fournissent donc pas les mêmes images, les mêmes sons ni les mêmes événements aux rédactions. Mélenchon théorise la conflictualité ; Le Pen travaille la normalisation. Une partie de l’écart de couverture reflète simplement cet écart de stratégie.
Mais cette explication ne clôt pas le sujet. Lorsqu’une proposition du RN sur la préférence nationale, l’immigration, les binationaux ou le voile est traitée sous l’angle de l’« arbitrage », de la « stratégie », du coût budgétaire ou de la faisabilité juridique, elle entre dans la grammaire ordinaire de l’action gouvernementale. Ce travail journalistique est nécessaire — et Le Monde, par exemple, continue parallèlement à rappeler que le programme reste fondamentalement situé à l’extrême droite. Le risque est ailleurs : à force d’évaluer comment une mesure serait appliquée, on finit aussi par habituer le lecteur à l’idée qu’elle pourrait l’être. [19] Cette stratégie de respectabilisation rejoint notre lecture de 22 ans de cadrages du Monde autour du FN puis du RN, où la normalisation devient progressivement un objet éditorial en soi.
Non, les données ne disent pas que « les médias préfèrent Marine Le Pen »
Il faut résister à cette conclusion, parce qu’elle est beaucoup plus facile à écrire qu’à démontrer. Les relevés de l’Arcom pendant la présidentielle de 2022 ne montrent pas une invisibilisation simple de Mélenchon : il a même été surexposé sur certaines antennes, tandis que Marine Le Pen était sous-exposée sur d’autres. Le problème éventuel n’est donc pas réductible au nombre de minutes offertes à chacun. [17]
Le temps d’antenne ne dit pas quelle question ouvre le sujet, quelle phrase devient le bandeau, si une proposition est présentée comme un projet à évaluer ou comme le dernier épisode d’un tempérament, ni combien de fois les mêmes séquences anciennes sont rappelées. On peut être très présent et être essentiellement présent dans un rôle.
L’opinion, en revanche, évolue bien dans deux directions opposées
Les enquêtes de la Fondation Jean-Jaurès apportent un indice extérieur intéressant, sans permettre d’en attribuer la cause aux médias. « Fractures françaises » 2023 relevait une progression de l’idée que le RN serait capable de gouverner, tandis que LFI était davantage perçue comme dangereuse pour la démocratie et susceptible d’attiser la violence. Antoine Bristielle parle d’une dédiabolisation du RN « en miroir » d’une diabolisation de LFI. [15]
Dans une note de 2024 consacrée à Marine Le Pen, il rappelle aussi la progression de la part des Français lui reconnaissant « l’étoffe d’une présidente » pendant la campagne de 2022 et critique le choix du gouvernement et d’une partie des médias d’avoir concentré leurs attaques sur Mélenchon plutôt que sur elle. C’est une interprétation fondée sur des données d’opinion, pas une expérience démontrant une causalité médiatique. Mais elle confirme au moins que les deux images publiques ne se déplacent pas dans le même sens. [16]
Alors : Mélenchon cherche-t-il ses polémiques ? Oui. Toutes ? Non.
Le bilan le plus défendable est moins spectaculaire qu’un procès à charge ou qu’une défense militante. Mélenchon a une responsabilité importante dans la fabrication de son personnage médiatique. Il croit au conflit, utilise volontiers la formule qui tranche et produit parfois des séquences dont le bénéfice politique est franchement difficile à trouver. La digression Epstein en est un bon exemple. La perquisition de 2018 montre aussi qu’un événement subi peut donner lieu à une réaction entièrement auto-produite. [10][21]
Mais ce constat n’autorise pas à reclasser rétroactivement chaque polémique en provocation gratuite. « La police tue » porte un conflit politique réel. « Résiduel » est une formulation discutable dont le sens a été simplifié dans une partie du débat. « Glucks ment » n’est même pas une transcription unanimement établie. Et le refus du vocabulaire de ses adversaires sur le Hamas est un choix politique conscient, aussi contestable soit-il, pas un dérapage involontaire. [5][6][8][11][12][20]
C’est là que le traitement différencié avec Marine Le Pen devient intéressant. Les médias ne fabriquent pas de toutes pièces un Mélenchon conflictuel et une Le Pen normalisée : les deux travaillent eux-mêmes dans ces directions. Mais les rédactions peuvent amplifier cette différence jusqu’à en faire deux essences. Chez l’un, certaines erreurs deviennent la preuve supplémentaire de ce qu’il est. Chez l’autre, certaines radicalités deviennent des paramètres de ce qu’elle ferait au pouvoir.
La bonne critique des médias n’a donc pas besoin de nier les conneries de Mélenchon. Elle commence lorsqu’on demande pourquoi certaines conneries deviennent une identité, tandis que certaines radicalités deviennent un programme.
Méthode et limites
- Le corpus est qualitatif et volontairement ciblé sur des séquences ayant fortement structuré l’image publique de Mélenchon, puis confronté à des articles décrivant la stratégie de normalisation du RN. Il ne permet pas d’établir un pourcentage global de cadrage positif ou négatif dans toute la presse française.
- Chaque épisode est replacé dans son contexte avant d’être classé. L’objectif est précisément d’éviter qu’une réaction à un événement réel, une stratégie de conflit assumée, une maladresse et une ambiguïté sonore soient traitées comme des phénomènes identiques.
- Le classement « auto-produit / substantiel / ambigu » reste une appréciation argumentée, pas une mesure scientifique. D’autres codeurs pourraient déplacer certains cas aux frontières.
- Pour la formule « antisémitisme résiduel », l’article distingue trois niveaux : le sens lexical de « résiduel », l’effet pragmatique de la phrase dans son contexte de juin 2024 et les données disponibles sur la hausse des actes antisémites. Aucun de ces niveaux ne doit être substitué aux deux autres.
- Pour le cas Glucksmann, les transcriptions médiatiques divergent et la correction est immédiate. L’article ne conclut donc pas à une intention antisémite que les éléments accessibles ne permettent pas d’établir.
- Les données de la Fondation Jean-Jaurès décrivent une évolution de l’opinion mais ne démontrent pas que les médias en sont la cause. Les stratégies propres à LFI et au RN, les événements politiques et les réactions des adversaires y contribuent également.
- Les relevés de l’Arcom mesurent le temps de parole et d’antenne, pas la tonalité des titres ou le cadrage. Ils sont utilisés ici pour écarter une thèse simpliste d’invisibilisation quantitative de Mélenchon, pas pour conclure à l’équité qualitative du traitement.
Sources
- Jean-Luc Mélenchon, « L’onde de choc de la Révolution de 1789 n’est pas épuisée »
- « La stratégie du coup de gueule » / « La stratégie de radicalité de Jean-Luc Mélenchon »
- « La stratégie du conflit permanent de Jean-Luc Mélenchon, de polémique en polémique »
- « La stratégie de “haine des médias” de Jean-Luc Mélenchon inquiète Reporters sans frontières »
- « Jean-Luc Mélenchon et le gouvernement s’affrontent sur la question du maintien de l’ordre »
- « Mélenchon, le problème de toute la gauche »
- « Jean-Luc Mélenchon dénonce le déplacement de Yaël Braun-Pivet en Israël et crée la polémique »
- « Mélenchon estime que “l’antisémitisme reste résiduel en France” »
- Rapport 2024 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie
- « Jean-Luc Mélenchon accusé d’antisémitisme après des propos sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein »
- « “OK Jean-Marie Le Pen” : Glucksmann compare Mélenchon… »
- « “Il le fait exprès” : avant les municipales, l’encombrante stratégie de Mélenchon pour la gauche »
- « À l’Assemblée, la stratégie antidérapage du Rassemblement national »
- « La stratégie de Marine Le Pen pour incarner l’alternance »
- « Fractures françaises 2023 : les grands enseignements »
- « Les conséquences électorales de la dédiabolisation de Marine Le Pen »
- Respect de l’équité des temps de parole et d’antenne, 1er janvier-7 mars 2022
- « À force de prêter une attention médiatique démesurée à ceux qui parlent le plus fort… »
- « Marine Le Pen : un programme fondamentalement d’extrême droite derrière une image adoucie »
- « Résiduel »
- « Jean-Luc Mélenchon : que reproche-t-on au chef des députés insoumis ? »
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