Critique média · Pascal Praud · désinformation · vérification · 2026-10-06

Il aurait dû vérifier : les intox de Pascal Praud qui font moins de bruit que leur démenti

Pascal Praud en 2025.
Pascal Praud en 2025 — photo de ManoSolo13241324, dédiée au domaine public via CC0 1.0. — source

Un extrait coupé de Clément Viktorovitch, une citation ministérielle inventée par un compte parodique, de faux programmes attribués au service public, une loi espagnole racontée de travers… Pascal Praud a plusieurs fois relayé à l’antenne des informations fausses, inexactes ou tellement privées de leur contexte qu’elles finissent par raconter autre chose. Les corrections existent parfois. Elles font simplement beaucoup moins de bruit.

Trois heures deviennent quelques secondes

Le 18 février 2026, dans L’Heure des Pros 2, Pascal Praud diffuse quelques secondes d’un direct de Clément Viktorovitch consacré à la mort de Quentin Deranque. Dans l’extrait, le politologue évoque les circonstances de la mort, prononce les mots « et après, il est mort », puis rit. Pascal Praud présente la séquence en affirmant que Viktorovitch « a vrillé », avant d’insister après sa diffusion sur le fait que « des gens ont vrillé ». Présentée seule, la vidéo donne effectivement une impression assez sordide : celle d’un homme qui rirait au moment d’évoquer la mort de Quentin Deranque. [1][3]

Le problème est que la séquence originale ne commence évidemment pas là. Le passage est extrait d’un direct du 17 février au cours duquel Viktorovitch avait auparavant consacré plusieurs minutes à rappeler la gravité des faits, à condamner l’agression et à présenter ses condoléances aux proches de Quentin Deranque. Le rire intervient beaucoup plus tard, lorsqu’il réagit à un commentaire de son tchat qu’il juge particulièrement hors sol, après plusieurs heures de direct. On peut parfaitement considérer que rire à cet instant était maladroit, déplacé ou simplement malheureux. Viktorovitch lui-même s’en est expliqué. Ce qui est beaucoup plus difficile à soutenir, en revanche, c’est que ces quelques secondes suffiraient à démontrer qu’il se moquait de la mort de Quentin Deranque. [1][2]

C’est précisément ce que le montage supprime : non pas quelques détails accessoires, mais ce qui permet de comprendre à quoi réagit la personne filmée. À partir d’images parfaitement authentiques, il devient donc possible de fabriquer un récit qui ne l’est plus vraiment. Pas besoin de deepfake, de voix synthétique ou d’une image générée par intelligence artificielle : il suffit parfois de commencer la vidéo quinze secondes trop tard et de l’arrêter quinze secondes trop tôt.

Le cas Viktorovitch est intéressant pour cette raison. Il rappelle que la désinformation ne consiste pas uniquement à inventer une information qui n’existe pas. Elle peut aussi consister à prendre quelque chose de vrai, à retirer les éléments qui en déterminent le sens, puis à laisser le public tirer la conclusion qu’on avait précisément envie de lui faire tirer. Et ce n’est pas exactement la première fois que Pascal Praud rencontre quelques difficultés avec l’étape qui consiste à vérifier ce qu’il raconte avant de le raconter.

Quand un compte parodique devient une source d’information

En septembre 2022, Pascal Praud affirme ainsi à l’antenne qu’Agnès Pannier-Runacher aurait conseillé aux Français dont le réfrigérateur est vide à la fin du mois de le débrancher afin d’économiser de l’énergie. La déclaration est suffisamment grotesque pour devenir immédiatement un excellent sujet de commentaire. Elle a simplement un petit défaut : la ministre ne l’a jamais prononcée. La citation provenait d’un compte Twitter parodique. [4]

L’erreur sera finalement reconnue pendant l’émission. On pourrait donc s’arrêter là et considérer qu’un animateur a été piégé une fois par un faux compte, ce qui peut arriver à peu près à n’importe qui utilisant les réseaux sociaux un peu trop rapidement. Sauf que le même genre de mésaventure se reproduit.

En septembre 2025, Pascal Praud veut cette fois démontrer l’omniprésence médiatique de l’économiste Gabriel Zucman dans le service public. Smartphone à la main, il énumère dix-sept prétendues apparitions, dont certaines dans des émissions affublées de titres particulièrement crédibles comme Faut-il exterminer les riches ? ou Sa majesté Zucman. Un journaliste présent sur le plateau lui suggère d’ailleurs de revérifier ses informations. C’était une bonne idée : une partie de cette liste provenait, là encore, d’un compte parodique. [5][6]

Pascal Praud précisera quelques minutes plus tard qu’il y avait « une part de satire » dans ce qu’il venait de lire. Le problème est qu’au moment où ces informations étaient utilisées pour démontrer quelque chose, cette part de satire avait curieusement disparu. Il ne s’agissait alors plus d’une blague circulant sur les réseaux sociaux, mais d’éléments présentés aux téléspectateurs comme suffisamment sérieux pour soutenir une démonstration sur le fonctionnement du service public.

Soit dit en passant, tomber deux fois sur le même type de compte parodique à quelques années d’intervalle finit quand même par rendre assez difficile l’hypothèse de l’accident absolument imprévisible.

Non, l’Espagne n’avait pas « dépénalisé la bestialité »

Le 27 février 2023, L’Heure des Pros annonce cette fois que l’Espagne « dépénalise les actes sexuels avec les animaux ». L’information est suffisamment spectaculaire pour apparaître jusque dans le bandeau de CNews pendant plusieurs minutes. Là encore, les choses étaient sensiblement plus compliquées.

Saisi sur cette séquence, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation a conclu à une « inexactitude factuelle ». À la date de l’émission, les textes espagnols évoqués n’étaient même pas encore définitivement adoptés, et leur contenu ne correspondait pas à la présentation très simple faite à l’antenne. On pourra toujours débattre ensuite de la portée exacte d’une réforme pénale espagnole, mais il faudrait au minimum commencer par attendre qu’elle existe sous la forme qu’on lui attribue. [7]

C’est un mécanisme assez récurrent dans ce type de séquence : une situation juridique complexe devient une phrase spectaculaire, la phrase spectaculaire devient un bandeau, et le bandeau finit par être beaucoup plus facile à retenir que les quelques paragraphes nécessaires pour expliquer ce que dit réellement la loi.

Ce que l’école primaire n’avait pas prévu d’enseigner

En février 2025, Pascal Praud lit à l’antenne plusieurs définitions explicites de pratiques sexuelles avant de les associer au nouveau programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Pour le téléspectateur qui prend la séquence telle quelle, la conclusion est assez simple : voilà donc ce que l’Éducation nationale s’apprêterait à apprendre à de jeunes enfants.

L’AFP a vérifié l’affirmation. Les textes lus à l’antenne ne provenaient pas du programme destiné aux élèves de primaire. Ils étaient notamment issus du site Onsexprime.fr, un site d’information destiné aux adolescents et aux jeunes adultes. Le programme officiel distingue justement l’éducation à la vie affective et relationnelle à l’école primaire de l’éducation à la sexualité introduite progressivement dans le secondaire. [8]

Une nouvelle fois, pratiquement tous les éléments utilisés existaient réellement. Le site existait, les définitions existaient et le programme scolaire existait. Ce qui n’existait pas, c’était le lien présenté entre eux. C’est peut-être l’une des formes les plus efficaces de fabrication d’une fausse information : ne rien inventer soi-même et simplement assembler des éléments vrais d’une façon qui produit une conclusion fausse.

Un « consensus » scientifique qui n’existe pas

Le 25 janvier 2024, au sujet du glyphosate, Pascal Praud assure encore que « tout le monde est d’accord » pour dire qu’il n’aurait aucun impact sur la santé humaine. Il insiste même : « Y’a consensus ! Tous d’accord ! »

Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation a là aussi considéré le grief d’inexactitude comme fondé. La raison est assez simple : le consensus décrit n’existe pas. Le Centre international de recherche sur le cancer classe notamment le glyphosate comme « probablement cancérogène » pour l’être humain, tandis que d’autres organismes européens aboutissent à des conclusions différentes concernant le risque cancérogène dans les conditions d’exposition évaluées. [9]

Il n’est même pas nécessaire, pour constater le problème, de décider laquelle de ces institutions aurait définitivement raison. Le simple fait qu’elles ne disent pas exactement la même chose suffit à rendre assez étrange l’affirmation selon laquelle « tout le monde » serait d’accord. Quand un débat scientifique réel existe, annoncer sa disparition à l’antenne ne le fait malheureusement pas disparaître avec lui.

Nicolas Sarkozy, le Conseil constitutionnel et une décision qui ne changeait rien

En décembre 2025, Pascal Praud affirme qu’une décision récente du Conseil constitutionnel aurait empêché l’incarcération de Nicolas Sarkozy si elle avait été rendue avant sa condamnation. L’explication semble juridique, précise, et donne l’impression qu’un changement majeur vient de rendre visible une injustice passée.

Les Surligneurs ont vérifié les textes concernés et arrivent à une conclusion beaucoup moins spectaculaire : la décision du Conseil constitutionnel portait sur un autre article du code de procédure pénale que celui qui avait permis l’incarcération de Nicolas Sarkozy. Autrement dit, même rendue plus tôt, elle n’aurait pas modifié sa situation. Le média spécialisé en droit qualifie la conclusion présentée à l’antenne de « totalement erronée ». [10]

C’est ici une autre difficulté du format : plus un sujet est technique, plus une affirmation prononcée avec assurance peut sembler crédible à quelqu’un qui n’a évidemment ni le temps ni l’envie d’ouvrir immédiatement le code de procédure pénale devant sa télévision. Ce qui est assez normal. C’est justement pour cette raison qu’on attend généralement du journaliste qui donne l’information qu’il ait fait cette vérification avant.

Et parfois quelqu’un vérifie pendant l’émission

Le 3 avril 2026, Pascal Praud reproche à BFMTV de ne pas avoir interrogé le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez sur un sujet qu’il considère essentiel. Il évoque même la possibilité de « connexions » avec l’Élysée ou l’existence d’une consigne ayant permis d’éviter la question.

Puis quelqu’un vérifie : BFMTV avait bien posé la question. Pascal Praud présente alors ses excuses en direct et reconnaît : « C’est de ma faute. J’aurais dû vérifier. » Cette fois, la rectification intervient rapidement et sur la même antenne, ce qui est évidemment préférable. Mais la formule mérite tout de même d’être conservée, parce qu’elle résume assez bien une bonne partie des exemples précédents. Il aurait dû vérifier. [11]

Le problème n’est pas que Pascal Praud ait des opinions

Pascal Praud a évidemment le droit d’être conservateur, de critiquer la gauche, les écologistes, le gouvernement, Clément Viktorovitch, le service public ou à peu près qui il veut. Un éditorialiste n’est pas tenu d’être politiquement neutre, et le désaccord idéologique n’est pas une fake news.

Le problème apparaît lorsque l’opinion s’appuie sur une information fausse, un compte parodique pris au sérieux, un texte juridique mal compris ou un extrait suffisamment amputé de son contexte pour raconter autre chose que la séquence originale. Une opinion est libre ; les faits utilisés pour la défendre restent vérifiables.

C’est d’autant plus important dans une émission suivie chaque soir par plusieurs centaines de milliers de personnes. Une fausse information spectaculaire peut être absorbée en quelques secondes. Sa correction, lorsqu’elle existe, demande souvent plusieurs minutes d’explication, un fact-check publié ailleurs ou le visionnage de la séquence originale. Elle bénéficie rarement de la même répétition, du même bandeau ou de la même indignation.

Dans le cas de Clément Viktorovitch, quelques secondes suffisent ainsi à fabriquer l’image d’un homme riant de la mort de Quentin Deranque. Reconstituer ce qui s’est réellement passé oblige à retourner voir un direct de plusieurs heures, à retrouver ce qui a été dit avant le rire et à comprendre à quoi celui-ci répondait. Les deux informations n’ont évidemment aucune chance de circuler à la même vitesse.

On parle beaucoup, à raison, des fake news produites sur les réseaux sociaux, de TikTok, de X, des influenceurs, des chaînes Telegram ou maintenant des contenus générés par intelligence artificielle. On parle un peu moins de ce qui se passe lorsqu’une fausse information née exactement dans ces espaces arrive sur un plateau de télévision sans avoir rencontré beaucoup de vérifications en chemin. Elle change alors simplement de décor, gagne un bandeau, un présentateur, quelques chroniqueurs et plusieurs centaines de milliers de téléspectateurs. Elle n’en devient pas plus vraie.

Limites de lecture

  • Les cas réunis ici ne sont pas homogènes : certains relèvent d’une affirmation factuellement fausse, d’autres d’une erreur juridique, d’un faux consensus ou d’une décontextualisation. Le terme « intox » est utilisé comme catégorie éditoriale générale, pas comme qualification juridique.
  • Lorsqu’une correction ou des excuses ont été formulées à l’antenne, elles sont indiquées. L’article ne suppose pas une intention mensongère lorsque les sources permettent seulement d’établir une erreur ou une présentation trompeuse.
  • Le cas Viktorovitch porte sur ce que permet d’établir la séquence complète et sur l’effet du montage diffusé ; il ne prétend pas mesurer l’intention de Pascal Praud ou de CNews.

Sources

  1. Affaire Quentin : on reste calme, et on réfléchit…Clément Viktorovitch, 17 février 2026 — vidéo tirée du direct du même jour.
  2. Ma réponse à Pascal PraudClément Viktorovitch, 18 février 2026.
  3. Pascal Praud diffuse une vidéo choc, Élisabeth Lévy sidérée sur CNewsToutelatele, 19 février 2026 — compte rendu de la séquence diffusée la veille.
  4. Internet coupé la nuit, contravention au-dessus de 19 °C… Les fausses informations sur les économies d’énergieLe Monde, Les Décodeurs, 14 octobre 2022 — fausse citation attribuée à Agnès Pannier-Runacher.
  5. L’Heure des Pros — émission du 19 septembre 2025CNews — séquence sur les prétendues apparitions de Gabriel Zucman.
  6. Pascal Praud, un animateur féru de X : comptes trumpistes ou mileistes, fake news conspirationnistes…Reprise d’un article d’Adrien Franque, 21 novembre 2025 — origine parodique de la liste Zucman.
  7. Avis sur la saisine n° 23-018CDJM, 9 mai 2023 — séquence « L’Espagne dépénalise la bestialité ».
  8. Les définitions de certaines pratiques sexuelles au programme de l’école primaire ? C’est fauxAFP Factuel, 10 février 2025.
  9. Avis sur la saisine n° 24-020CDJM, 14 mai 2024 — propos sur le glyphosate et le prétendu consensus scientifique.
  10. Détention de Nicolas Sarkozy : pourquoi la décision du Conseil constitutionnel n’aurait rien changéLes Surligneurs, 8 décembre 2025.
  11. « J’aurais dû vérifier, c’est de ma faute » : Pascal Praud attaque BFMTV sur une fake news avant de rétropédalerPuremédias, 4 avril 2026 — séquence du 3 avril.

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