Opinion · travail · pénibilité · retraites · 2026-09-06
Avant de demander aux autres de travailler plus
ParLéon Trottinski

Je propose une petite formalité administrative supplémentaire avant toute tribune expliquant aux Français qu’ils doivent travailler davantage : un entretien d’embauche pour devenir éboueur. L’idée n’est évidemment pas qu’il faudrait avoir exercé chaque profession avant d’avoir le droit de parler du travail. Le problème est la facilité avec laquelle le travail devient une abstraction dès qu’on est suffisamment éloigné de celui des autres.
Une petite formalité administrative
Je propose une petite formalité administrative supplémentaire avant toute tribune expliquant aux Français qu’ils doivent travailler davantage.
Pas un diplôme. Pas un concours. Pas même une étude d’impact.
Un entretien d’embauche pour devenir éboueur.
Il n’est pas nécessaire d’obtenir le poste. Il suffit d’aller expliquer au recruteur pourquoi votre profil correspond parfaitement à un métier qui combine horaires contraints, manutentions répétitives, circulation routière, risques de chute, charges lourdes et articulations qui ne sont pas toujours consultées avant la réforme des retraites. [1]
Le travail possède des genoux
L’idée n’est évidemment pas qu’il faudrait avoir exercé chaque profession avant d’avoir le droit de parler du travail. À ce compte-là, plus personne ne pourrait construire une politique publique dépassant son propre CV.
Le problème est la facilité avec laquelle le travail devient une abstraction dès qu’on est suffisamment éloigné de celui des autres.
On parle de « durée de cotisation », de « mobilisation de la main-d’œuvre », de « retour au plein-emploi », de « valeur travail ». Ce vocabulaire n’est pas faux. Il a simplement cette propriété merveilleuse de ne faire mal nulle part.
Or le travail, dans la réalité, possède des genoux, un dos, des horaires, des accidents, des maladies professionnelles et une espérance de vie qui varie assez nettement selon l’endroit où l’on se trouve dans la hiérarchie sociale. Dans les conditions de mortalité de 2020-2022, l’Insee mesure à 35 ans un écart moyen de 5,3 années d’espérance de vie entre les hommes cadres et les hommes ouvriers ; entre 35 et 65 ans, les ouvriers ont plus de deux fois plus de risque de mourir que les cadres. [2]
Calculer n’interdit pas de regarder ce qu’on calcule
Que des économistes calculent combien il faut travailler pour financer un système social est parfaitement normal. Que des responsables politiques arbitrent entre plusieurs solutions l’est également.
Mais lorsque la conclusion est systématiquement que d’autres personnes devront travailler plus longtemps, une connaissance un peu moins théorique de ce que « plus longtemps » signifie ne me paraît pas être une exigence révolutionnaire.
On peut discuter de productivité, de financement des retraites, de durée de carrière ou de taux d’emploi. On peut même aboutir à des conclusions qui me déplaisent. Mais ces conclusions devraient au moins conserver quelque part la trace du fait que le travail n’est pas une cellule de tableur : il est effectué par des personnes dont les corps, les horaires et les conditions de vie ne sont pas interchangeables.
À défaut, l’entretien reste disponible
Ce que je demande n’est donc pas une sorte de permis de parler délivré uniquement aux travailleurs manuels. C’est beaucoup plus banal : lorsqu’on prescrit un effort à quelqu’un d’autre, il faudrait être capable d’en décrire les conséquences autrement qu’en points de PIB ou en trimestres cotisés.
Et si vraiment cette petite opération d’imagination paraît trop compliquée, l’entretien d’embauche reste disponible.
Repères factuels
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