Opinion documentée · politique · droits LGBTQI+ · extrême droite · élections · 2026-09-23

« Nous vous protégerons d’eux » : quinze ans de séduction LGBTQI par le RN, à l’épreuve des votes et des actes

Vue de l’hémicycle de l’Assemblée nationale.
Hémicycle de l’Assemblée nationale. Photographie : Sunala — CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons. — source

Depuis le tournant opéré par Marine Le Pen autour de 2010, le Front national puis le Rassemblement national ont appris à présenter les personnes homosexuelles comme des populations à protéger face à l’islamisme, à l’immigration ou à l’insécurité. Quinze ans de sondages, de votes parlementaires et d’expériences municipales permettent désormais de confronter cette stratégie à un bilan plus concret — sans réduire l’électorat LGBTQI à un bloc, ni prétendre prédire ce que ferait demain un gouvernement RN.

Précision d’auteur

J’écris cet article en tant que personne trans. Il ne vise évidemment pas la communauté LGBTQI+ dans son ensemble, très majoritairement accueillante et solidaire, mais un phénomène politique minoritaire et documenté : la manière dont une partie de cet électorat a pu être séduite par un parti qui mobilise la protection des minorités sexuelles contre certaines populations tout en conservant, dans ses votes, ses cadres et certaines de ses pratiques, des continuités qu’il faut examiner plutôt que présumer disparues.

Au début des années 2010, la scène semblait presque paradoxale. Le Front national portait encore dans ses programmes l’abrogation du mariage entre personnes de même sexe, tandis que Marine Le Pen cherchait déjà à parler aux électeurs gays en leur désignant une menace extérieure : l’islamisation, les quartiers populaires, l’immigration et, plus largement, ceux dont les normes culturelles seraient incompatibles avec leur sécurité. Quinze ans plus tard, le paradoxe mérite mieux qu’une formule du type « les gays votent contre leurs intérêts ». D’abord parce que l’électorat LGBTQI n’existe pas comme un bloc homogène ; ensuite parce qu’un électeur ne vote jamais avec une seule identité dans la poche ; enfin parce qu’on dispose désormais d’assez de recul pour confronter les discours, les enquêtes électorales, les programmes et les votes réels.

La question n’est donc pas de décider à la place des personnes LGBTQI quelles doivent être leurs priorités politiques. Elle est plus précise : que montrent les données sur la progression du vote RN dans certains segments de cet électorat, que permet réellement d’établir l’hypothèse de l’« homonationalisme », et comment le discours de protection des homosexuels face à l’homophobie attribuée à certaines populations immigrées s’articule-t-il avec le comportement du parti lorsque le sujet soumis au vote devient le mariage, la filiation, la PMA, l’identité de genre ou la politique publique d’égalité ?

Un « vote gay » qui existe dans les chiffres, mais jamais comme on le raconte

L’étude publiée par l’Ifop en janvier 2012 concluait que les gays, bis et lesbiennes étaient alors davantage ancrés à gauche que les autres Français : les candidats de gauche totalisaient 49,5 % des intentions de vote chez les minorités sexuelles, contre 40,5 % dans le reste de l’électorat, et atteignaient même 53 % chez les homosexuels. Mais l’étude relevait simultanément un attrait pour l’extrême droite d’un niveau proche de celui de l’ensemble de la population. Autrement dit, le fait nouveau était plutôt que l’homosexualité ne constituait déjà plus une barrière électorale évidente à un parti dont l’histoire et le programme restaient marqués par l’opposition à plusieurs droits LGBTQI. [1]

Les régionales de 2015 produisent ensuite une image plus spectaculaire : une enquête du CEVIPOF, commentée par Le Monde, attribue 32,45 % de vote FN au premier tour parmi les couples d’hommes mariés interrogés. Ce chiffre concerne des couples homosexuels mariés, donc une population très particulière, pas l’ensemble des gays et lesbiennes. Il n’en reste pas moins un marqueur de normalisation : quelques années après l’ouverture du mariage, une part substantielle d’hommes qui en avaient directement bénéficié pouvait choisir un parti qui en réclamait encore l’abrogation. [2]

L’enquête Ifop/Têtu de 2019 casse définitivement l’idée d’un électorat LGBTQI uniforme. À la veille des européennes, 54 % des lesbiennes interrogées déclaraient vouloir voter pour des listes de gauche ou d’extrême gauche, tandis que 17 % se tournaient vers les listes classées par l’Ifop dans la droite radicale ou souverainiste. Chez les gays, ce dernier ensemble atteignait 27 %. Chez les hommes bisexuels, 39 %. Les femmes bisexuelles se rapprochaient au contraire des lesbiennes. [3]

2022 puis 2026 : un vote important, mais pas une surreprésentation générale

En 2022, le sondage Ifop/Têtu confirme à la fois la banalisation et les limites du récit du « vote LGBTQI RN ». Marine Le Pen et Éric Zemmour totalisent alors 28 % des intentions de vote LGBTQI, contre 32,5 % dans l’ensemble de la population interrogée. La gauche reste devant dans cet échantillon, tandis que l’écart entre hommes et femmes demeure visible. Ces résultats ne prouvent aucune causalité ; ils montrent simplement que la stratégie sécuritaire et identitaire trouve un terrain réceptif auprès d’une partie de l’électorat homosexuel masculin. [4]

La photographie la plus récente, réalisée par l’Ifop pour Têtu du 1er au 6 février 2026 et déposée auprès de la Commission des sondages, comprend 1 137 personnes LGBTQI extraites d’un échantillon national de 10 196 adultes. Dans une hypothèse de premier tour de 2027, Jordan Bardella recueille 27 % des intentions de vote LGBTQI, contre 36 % dans l’ensemble de la population testée ; l’ensemble des candidatures d’extrême droite atteint 32 % chez les LGBTQI, contre 42 % dans l’ensemble de l’électorat. [6]

La même enquête rappelle combien la catégorie « LGBTQI » recouvre des mondes politiques différents. Parmi les répondants LGBTQI envisageant de voter pour des candidats de droite conservatrice, souverainiste ou d’extrême droite, les thèmes les plus souvent jugés importants sont la sécurité et l’immigration. C’est une donnée utile pour comprendre la place prise par le discours sécuritaire ; ce n’est pas la preuve que ces personnes votent ainsi parce qu’elles attribuent l’homophobie aux immigrés. [6]

Jordan Bardella au Parlement européen le 6 juillet 2022.
Jordan Bardella à la tribune du Parlement européen en 2022. Non, cette image n’a pas été générée par IA. Photo : © Union européenne 2022 — Parlement européen, CC BY 4.0. — source

Les personnes trans apparaissent enfin dans les enquêtes — et imposent surtout de parler de prudence

Pendant longtemps, le « vote LGBTQI » français a été en réalité surtout documenté à partir des gays, lesbiennes et personnes bisexuelles, faute d’effectifs suffisants pour isoler les personnes trans. L’enquête de 2022 commence à combler ce vide. Dans les tableaux publiés par l’Ifop, 17 % des répondants identifiés comme trans déclarent une intention de vote pour Marine Le Pen et 5 % pour Éric Zemmour ; chez les personnes non-binaires, les chiffres sont respectivement de 21 % et 18 %. Ces nombres empêchent d’imaginer les personnes trans comme un électorat mécaniquement homogène à gauche, mais le rapport public n’indique pas l’effectif brut de ces sous-échantillons. [5]

En 2026, l’Ifop indique avoir isolé 303 personnes trans ou non-binaires au sein des 1 137 répondants LGBTQI. Mais la notice publique ne ventile pas les intentions de vote présidentiel entre personnes cis, trans et non-binaires. Il serait donc tentant, mais faux, de reprendre les chiffres agrégés pour parler d’un « vote trans RN en 2026 ». [6]

L’orientation sexuelle ne vote pas toute seule

À partir de quatre-vingt-dix entretiens approfondis avec des gays et des lesbiennes, le sociologue Mickaël Durand montre que l’homosexualité ne produit pas automatiquement un comportement électoral. Elle devient politiquement structurante lorsque la personne l’inscrit dans une expérience collective, dans des discriminations, dans une histoire militante ou dans un système de valeurs ; elle peut au contraire rester une caractéristique essentiellement privée chez quelqu’un qui vote d’abord selon sa classe sociale, ses opinions économiques, son rapport à l’immigration, à l’autorité, à la sécurité ou son héritage familial. [7]

Cela ne rend pas le paradoxe politique imaginaire. Cela le déplace. La bonne question n’est plus de savoir pourquoi un gay « oublie » qu’il est gay au moment de voter, mais ce que le parti lui propose pour rendre d’autres enjeux prioritaires et pour dissocier son orientation sexuelle de la politique des droits LGBTQI. Cette logique est souvent analysée à travers le concept d’« homonationalisme » ; l’utiliser pour lire le RN reste une grille d’analyse, pas une preuve automatique des motivations de chaque électeur. [7][8]

2010 : le moment où Marine Le Pen comprend l’intérêt politique de la « protection »

Dans son discours de Lyon du 10 décembre 2010, pendant la campagne pour la présidence du Front national, Marine Le Pen explique recevoir des témoignages selon lesquels certains quartiers seraient devenus hostiles aux femmes, aux homosexuels, aux juifs, mais aussi aux Français ou aux blancs. Plusieurs acteurs homosexuels interrogés ensuite par Le Monde identifieront ce discours comme un point de départ de l’attraction exercée par le FN sur une partie des gays. Il ne s’agit pas de nier qu’une personne puisse subir de l’homophobie dans un milieu religieux ou dans une famille issue de l’immigration ; il s’agit de constater que cette réalité devient ici une ressource argumentative dans un récit plus vaste sur l’immigration, l’islam et l’identité nationale. [2][8]

Ce positionnement tranche fortement avec l’histoire du parti sous Jean-Marie Le Pen. En 1984, celui-ci qualifiait publiquement l’homosexualité d’« anomalie biologique et sociale » ; en 2000, il dénonçait encore un « prosélytisme homosexuel » et un « lobby puissant ». Le passage de Jean-Marie à Marine Le Pen constitue donc un changement réel de langage et de stratégie, pas une simple illusion d’optique. [20][21]

La meilleure vérification n’est pas dans les discours : elle est dans les programmes et les scrutins

En 2017, sept ans après le discours de Lyon, le programme présidentiel de Marine Le Pen prévoit toujours d’abroger la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe et de la remplacer par une union civile, sans annuler rétroactivement les mariages déjà contractés. Il réserve également la PMA aux couples hétérosexuels confrontés à une infertilité. Ces propositions disparaissent ou s’atténuent par la suite : l’abrogation du mariage pour tous n’est plus au programme de 2022. C’est une évolution politique réelle. [9][10]

À l’Assemblée nationale, plusieurs votes fournissent des repères précis. En avril 2013, Gilbert Collard et Marion Maréchal-Le Pen votent contre le texte final ouvrant le mariage aux couples de même sexe. En juin 2021, Catherine Pujol vote contre l’article premier du projet de loi bioéthique ouvrant notamment la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. [11][12]

Mais il serait faux de transformer ce dossier en ligne parfaitement continue. En octobre 2021, Sébastien Chenu vote en faveur de la proposition de loi interdisant les pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, dites « thérapies de conversion ». Ce contre-exemple montre que des élus RN peuvent soutenir certaines protections ciblées tout en s’opposant à d’autres extensions de droits familiaux ou à certains cadres institutionnels de l’égalité. [13]

En février 2025, lors de l’examen d’un texte sur la sécurité dans les transports, le député RN Pascal Jenft défend la suppression de la référence à « l’identité de genre » dans les dispositions organisant les palpations de sécurité et soutient qu’elles doivent être déterminées selon le sexe. Le domaine est étroit ; il s’agit néanmoins d’un exemple concret où des parlementaires RN cherchent à retirer la notion d’identité de genre d’un dispositif juridique. [16]

À Strasbourg, le contraste devient particulièrement visible

En mars 2021, une résolution proclame l’Union européenne « zone de liberté LGBTQI » en réaction notamment aux collectivités polonaises s’étant déclarées opposées à « l’idéologie LGBTQI ». Le texte est adopté par 492 voix contre 141. Dans le groupe Identité et démocratie, auquel appartiennent les eurodéputés RN, 68 votants s’y opposent, un vote pour et quatre s’abstiennent. Cette résolution n’était pas une loi directement applicable ; elle constituait une prise de position politique. [14]

En décembre 2023, le Parlement européen approuve un règlement visant à ce qu’une filiation légalement établie dans un État membre soit reconnue dans les autres pour des questions comme la garde, la pension alimentaire ou la succession. Les États restaient libres de définir leur droit interne de la famille, et le texte ne créait ni mariage homosexuel ni légalisation de la GPA. Jordan Bardella vote contre et explique notamment craindre que le mécanisme oblige la France à reconnaître les effets d’une filiation issue d’une GPA réalisée à l’étranger. [15]

En février 2024, le Parlement adopte un rapport sur la mise en œuvre de la stratégie européenne pour l’égalité LGBTQI. Le groupe Identité et démocratie vote à 42 voix contre, aucune pour et cinq abstentions parmi ses votants. Catherine Griset, eurodéputée RN, publie une explication où elle rejette ce qu’elle appelle une « idéologie LGBTQI » tout en reprochant au texte de ne pas traiter suffisamment les violences homophobes commises par certains immigrés extra-européens. [17][18]

Et quand le pouvoir est municipal ?

Après les municipales de 2014, Steeve Briois à Hénin-Beaumont et Stéphane Ravier dans le 7e secteur de Marseille annoncent qu’ils ne souhaitent pas célébrer personnellement les mariages de couples de même sexe. Les deux indiquent cependant qu’ils appliqueront la loi et qu’un adjoint pourra officier. À Marseille, le mariage prévu le jour de l’installation de Stéphane Ravier est effectivement célébré par une adjointe. Parler de « maires RN refusant de marier les homosexuels » serait donc imprécis. [22][23]

À Metz, qui n’était pas dirigée par le RN, les trois élus RN s’abstiennent en 2021 sur une subvention à l’association LGBTQI+ Couleurs Gaies pour les Rainbow Weeks. Leur cheffe de file Françoise Grolet invoque des collages sauvages et la participation de l’association à une mobilisation autour de réfugiés ; le groupe précisera viser ce qu’il appelle « l’idéologie LGBTQI » et non l’homosexualité en elle-même. [24]

À Harnes, dans le Pas-de-Calais, le nouveau maire RN Anthony Garénaux-Glinkowski annule en 2026 sans explication publique un ciné-débat consacré à l’univers des drag queens, organisé au cinéma municipal avec une association LGBTQI+. La municipalité organise ensuite son propre événement limité à la lutte contre l’homophobie. L’absence d’explication officielle interdit d’attribuer avec certitude l’annulation au contenu queer de l’événement ; la chronologie, elle, est documentée. [30]

Les « brebis galeuses » : une continuité organisationnelle, pas la preuve que tous les électeurs sont restés les mêmes

Le raccourci consistant à dire que les millions d’électeurs de Jordan Bardella seraient idéologiquement les mêmes que les électeurs du FN des années 1980 ne résiste pas aux données. Le CEVIPOF décrit au contraire un électorat qui s’est élargi et a conquis de nouvelles catégories sociales. Il demeure un socle d’électeurs fidèles présentant davantage de caractéristiques traditionnelles du vote FN, mais le RN est devenu une formation beaucoup plus « attrape-tout » qu’autrefois. [19]

En revanche, la récurrence des affaires de candidats racistes, antisémites, homophobes, complotistes ou issus de mouvances radicales renseigne sur autre chose : les difficultés persistantes du parti à filtrer son propre appareil. Pendant les législatives de 2024, Jordan Bardella évoque d’abord quelques « brebis galeuses ». Les investigations de presse recensent ensuite plusieurs dizaines de candidats aux antécédents ou propos problématiques ; Le Monde identifie après le scrutin vingt et un députés RN élus ayant, selon son enquête, des liens avec des mouvements identitaires, des propos discriminatoires ou des positions contestant certains droits des femmes ou des personnes LGBTQI. [31][32][33]

Le problème réapparaît encore avant les municipales de 2026 malgré la mise en place annoncée d’outils de vérification supplémentaires. Cela ne prouve pas que la direction partage chaque publication exhumée, et la réaction du parti consiste parfois à retirer l’investiture ou à sanctionner l’intéressé. [34]

Le précédent européen existe déjà, mais ce n’est pas un oracle

La comparaison européenne est utile à condition de ne pas transformer des partis différents en clones. Le Fidesz hongrois, le PiS polonais, Vox en Espagne et Fratelli d’Italia en Italie n’ont ni la même histoire, ni les mêmes programmes, ni les mêmes institutions que le RN. Il serait donc abusif d’affirmer qu’un gouvernement RN reproduirait automatiquement leurs décisions.

En revanche, lorsqu’on cherche à savoir ce que deviennent des discours nationalistes mêlant défense de la famille traditionnelle, critique de « l’idéologie du genre », souveraineté et parfois dénonciation de l’homophobie attribuée à l’immigration, ces expériences fournissent des précédents réels plutôt que des scénarios imaginaires.

Quatre expériences européennes, quatre contextes différents

Sous Viktor Orbán, la Hongrie a interdit en 2020 la reconnaissance légale du changement de sexe dans l’état civil, puis adopté en 2021 une loi restreignant la représentation de l’homosexualité et du changement de genre auprès des mineurs. En 2025, de nouvelles dispositions ont permis d’interdire les marches des fiertés. Le contexte a depuis changé : le Fidesz a perdu le pouvoir en 2026 et le nouveau gouvernement a engagé le démantèlement de plusieurs de ces mesures. [25]

En Pologne, à partir de 2019, près d’une centaine de collectivités ont adopté des résolutions se proclamant hostiles à « l’idéologie LGBTQI » ou défendant une conception traditionnelle de la famille. La plupart ont ensuite été annulées ou abrogées sous l’effet de décisions judiciaires, de changements de majorité et des pressions européennes. [26]

En Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a demandé en 2023 à la municipalité de Milan de cesser d’enregistrer automatiquement les deux parents de certains enfants de couples homosexuels, puis la majorité a étendu l’interdiction italienne de la gestation pour autrui aux citoyens qui y ont recours dans un pays où elle est légale. En 2025, la Cour constitutionnelle italienne a néanmoins renforcé la reconnaissance des deux mères dans certains cas de PMA réalisée à l’étranger. [27]

En Espagne, Vox demande depuis les élections générales de 2023 l’abrogation de la loi trans et de lois LGBTQI qu’il considère comme idéologiques. À Madrid, une réforme régionale a été portée par le Parti populaire disposant de la majorité absolue ; Vox l’a soutenue mais n’en était pas seul décideur. [28][29]

Ce que l’Europe permet de comparer — et ce qu’elle ne permet pas de prédire

Pris ensemble, ces cas ne forment pas une preuve anticipée de ce que ferait le RN à l’Élysée ou à Matignon. La France dispose de ses propres institutions, de son Conseil constitutionnel, de ses juridictions, de son histoire sociale et d’un RN dont le programme a évolué sur plusieurs points.

La comparaison permet autre chose : remplacer une discussion abstraite sur les « vraies intentions » par l’observation des politiques effectivement mises en œuvre ailleurs par des forces qui partagent avec le RN certains thèmes — souveraineté, ordre, immigration, défense d’une conception traditionnelle de la famille, critique de « l’idéologie du genre » — sans supposer pour autant une identité totale entre elles.

Une formation peut se présenter comme protectrice des homosexuels lorsque l’adversaire désigné est un intégriste religieux, un immigré ou un quartier réputé dangereux, tout en considérant que d’autres questions — filiation, PMA, visibilité auprès des mineurs, reconnaissance de l’identité de genre, financement associatif — relèvent d’une « idéologie » qu’elle veut contenir. Ces deux positions reposent sur deux définitions différentes de la protection.

Conclusion : confronter la promesse de protection au bilan disponible

À l’échelle de quinze ans, le vote FN/RN est devenu nettement plus banal parmi les personnes homosexuelles et bisexuelles, particulièrement chez certains hommes, sans devenir pour autant un vote majoritaire ni systématiquement supérieur à celui du reste de la population. Les données ne permettent pas d’attribuer ce résultat à une cause unique. L’évolution générale du RN dans l’électorat français, les variables de classe, l’âge, la défiance envers les partis traditionnels, l’insécurité, l’immigration, l’identification nationale et le degré de politisation de l’homosexualité se combinent. [6][7][19]

La stratégie consistant à parler de l’homophobie de populations immigrées ou musulmanes est toutefois documentée, tout comme sa persistance jusque dans certaines justifications de vote d’élus RN. Le point essentiel est de ne pas glisser de cette observation à une explication psychologique simpliste : on ne sait pas combien d’électeurs gays choisissent le RN spécifiquement parce qu’ils pensent que l’immigration menace leur sécurité en tant qu’homosexuels. [6][8][18]

Le Rassemblement national a profondément modifié son langage sur l’homosexualité depuis l’époque de Jean-Marie Le Pen. Il compte aujourd’hui des responsables ouvertement gays, ne propose plus d’abroger le mariage pour tous et peut soutenir certaines mesures de protection, comme l’interdiction des thérapies de conversion. Ce changement existe. Dans le même temps, cette normalisation ne se confond pas avec une adhésion générale à l’agenda d’égalité LGBTQI+ : les programmes et les scrutins permettent de documenter des oppositions persistantes sur la PMA, la filiation, certaines politiques européennes d’égalité et l’identité de genre. [9][10][12][13][14][15][16][17]

C’est ce dossier contradictoire qu’il faut regarder : ni fantasmer une continuité parfaite avec le FN d’il y a quarante ans, ni considérer que le changement de vocabulaire suffit à effacer le comportement parlementaire ou les précédents locaux et européens. Les faits disponibles permettent une comparaison ; ils ne permettent pas de prédire mécaniquement l’avenir.

Sources principales, institutionnelles et académiques

  1. Ifop — « Gays, bis et lesbiennes : des minorités sexuelles ancrées à gauche »18 janvier 2012.
  2. Le Monde — « Le FN capte l’attention d’une partie de l’électorat gay »12 avril 2016.
  3. Ifop/Têtu — orientation politique des gays, des bis et des lesbiennes avant les européennes de 2019Enquête 2019.
  4. Têtu / Ifop — intentions de vote LGBTQI à la présidentielle 202215 mars 2022.
  5. Ifop/Têtu — rapport complet 2022 sur les orientations politiques et intentions de vote LGBTQIRapport 2022.
  6. Commission des sondages / Ifop pour Têtu — « Le vote des LGBTQI à l’élection présidentielle de 2027 »Mars 2026.
  7. Mickäel Durand — « Des triangles roses dans les urnes ? »Politix, 2023.
  8. Le Monde — entretien avec Mickaël Durand sur les homosexuels qui votent RN28 juin 2024.
  9. Le Monde, Les Décodeurs — programme 2017 : mariage pour tous, PMA, GPA et fin de vie28 avril 2017.
  10. Le Monde — Marine Le Pen et les sujets de société en 202217 avril 2022.
  11. Assemblée nationale — scrutin n°511 du 23 avril 2013Projet de loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe.
  12. Assemblée nationale — scrutin n°3800 du 8 juin 2021Article premier du projet de loi bioéthique.
  13. Assemblée nationale — scrutin n°3979 du 5 octobre 2021Interdiction des pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre.
  14. Parlement européen / HowTheyVote — vote du 11 mars 2021 sur l’UE comme zone de liberté LGBTQIVote du Parlement européen.
  15. Parlement européen — reconnaissance de la filiation dans l’Union européenneDécembre 2023.
  16. Assemblée nationale — séance du 11 février 2025Débats sur les palpations de sécurité et l’identité de genre.
  17. Parlement européen — rapport sur la mise en œuvre de la stratégie européenne d’égalité LGBTQI2024.
  18. Parlement européen — historique et explications de vote de Catherine Griset9e législature.
  19. CEVIPOF — note sur la dynamique et la sociologie du vote RNÉlections européennes 2024.
  20. Le Monde — « Le FN pour tous »17 décembre 2014.
  21. Le Monde, archives — propos de Jean-Marie Le Pen sur le « prosélytisme homosexuel »11 juillet 2000.
  22. Le Point — Steeve Briois et la célébration des mariages de couples homosexuels à Hénin-BeaumontMars 2014.
  23. TF1 Info — Stéphane Ravier et le premier mariage d’un couple d’hommes dans son secteur de MarseilleAvril 2014.
  24. Têtu — « À Metz, passe d’armes entre le Rassemblement national et Couleurs Gaies »23 avril 2021.
  25. Cour de justice de l’Union européenne — législation hongroise sur les contenus LGBTQIAffaire C-769/22.
  26. Parlement européen — condamnation des « zones sans LGBTQI » en PologneDécembre 2019.
  27. Reuters — Italie : extension de l’interdiction de la GPA aux recours à l’étranger16 octobre 2024.
  28. RTVE — programme de Vox pour les élections générales de 2023Programme national, 2023.
  29. Reuters / Investing — Madrid révise partiellement ses lois trans et LGBTQIDécembre 2023.
  30. Mediacités — « Les nouveaux maires RN du bassin minier en mode Hénin-Beaumont »4 septembre 2026.
  31. Le Monde, vidéo — dérapages de candidats du RN et « brebis galeuses »5 juillet 2024.
  32. Le Monde, Les Décodeurs — enquête sur des députés RN élus malgré des prises de position problématiques11 juillet 2024.
  33. Le Monde — « Après l’échec des législatives, le RN sanctionne ses brebis galeuses »9 septembre 2024.
  34. Le Monde — municipales 2026 et filtrage des « brebis galeuses » au RN25 janvier 2026.

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