Médias · langage · cadrage · 2026-09-07
« Une cible dans le dos » : la petite formule qui permet de ne plus répondre à la critique
ParLéon Trottinski
Sur CNews et Europe 1, l’expression a pris une place spectaculaire dans les années 2024-2025. Elle existe aussi ailleurs. Mais lorsqu’elle sert à transformer une critique, un article, un slogan ou une qualification politique en mise en danger physique, elle ne décrit plus seulement un risque : elle déplace la responsabilité.
Une expression qui explose soudainement
Il y a des expressions qui deviennent à la mode parce qu’elles permettent de dire quelque chose plus vite. Et puis il y a celles qui permettent surtout de changer la nature de ce dont on parle. Le dictionnaire de L’advarP consacre aussi une notice à « cible dans le dos », pour distinguer l’usage décrivant une menace réelle de son emploi comme cadrage politique.
« Mettre une cible dans le dos » appartient manifestement aux deux catégories.
L’outil « Mots » de l’INA permet de suivre les expressions prononcées sur les principales chaînes de télévision et matinales radio. Sur le relevé allant de 2015 au 30 novembre 2025, la formule est presque marginale pendant plusieurs années, progresse ensuite, puis explose à partir de 2023-2024. Le phénomène est particulièrement spectaculaire sur les chaînes d’information : en 2024 et 2025, CNews représente visuellement de très loin la plus grosse part des occurrences du graphique.[1]
Côté radio, le paysage est moins monolithique : France Info, RMC, France Inter, RTL ou Sud Radio utilisent également l’expression. Mais Europe 1 connaît elle aussi une hausse très visible.[1]
Avant de sortir les fourches, une précision importante : l’INA ne mesure pas « ce que pense la rédaction ». Il compte des mentions en tours de parole. Un ministre invité sur CNews qui prononce la formule compte ; un chroniqueur qui la reprend compte ; une citation lue à l’antenne peut compter aussi. Ce chiffre mesure donc la circulation d’une expression sur une antenne, pas une consigne éditoriale.[2]
Une phrase qui fait beaucoup plus que décrire une menace
Prenons une phrase banale : « X critique Y ».
On peut débattre de la critique. Est-elle juste ? Exagérée ? Mensongère ? Documentée ? On peut répondre, contester les faits, produire d’autres chiffres, expliquer pourquoi X raconte n’importe quoi.
Maintenant remplaçons-la par : « X met une cible dans le dos de Y ».
La scène change complètement.
X n’est plus seulement quelqu’un qui critique. Il devient celui qui rend possible la violence d’un troisième acteur encore indéterminé. Et Y n’est plus seulement l’objet d’une accusation : il devient une victime potentielle.
Le déplacement est assez génial, rhétoriquement parlant. Il permet de ne plus discuter seulement de ce qui a été dit. Il faut désormais demander au critique s’il assume ce qui pourrait arriver ensuite.
Évidemment, cette relation peut parfois être parfaitement raisonnable. Publier l’adresse privée d’une personne menacée, appeler explicitement à s’en prendre à elle ou la désigner à un groupe violent peut réellement augmenter un danger. Le problème commence lorsqu’une métaphore conçue pour décrire ce type de situation s’étend à des désaccords beaucoup plus ordinaires.
CNews et Europe 1 : quand le critique devient le danger
Les exemples sont nombreux, et ils ne disent pas tous la même chose.
En juillet 2024, après les propos du député LFI Thomas Portes affirmant que la délégation israélienne n’était « pas la bienvenue » aux Jeux olympiques de Paris, Gérald Darmanin et le président du CRIF l’accusent de mettre une « cible dans le dos » des athlètes israéliens. Le contexte est lourd : des athlètes israéliens font effectivement l’objet d’une sécurité renforcée et le souvenir du massacre de Munich est explicitement convoqué. On peut contester la causalité suggérée, mais il existe au moins un danger physique identifiable.[4]
En septembre 2025, le mécanisme s’élargit. Europe 1 titre : « “La police tue” : quand Mathilde Panot remet une cible dans le dos des policiers ». L’article ne se contente pas de citer Bruno Retailleau : il décrit Jean-Luc Mélenchon comme jouant « la carte de la provocation », les Insoumis comme « jetant de l’huile sur le feu » et conclut sur « la provocation érigée en ligne politique ». La formule du ministre vient donc s’insérer dans un cadrage déjà construit par la rédaction.[5][6]
Puis arrive un cas presque expérimental.
Delphine Ernotte qualifie CNews de « chaîne d’extrême droite ». On pourrait répondre que la qualification est fausse, imprécise, insultante, politique ou parfaitement justifiée. Ce serait un débat sur CNews.
Sur Europe 1, Gabrielle Cluzel répond autrement : dire de quelqu’un qu’il est d’extrême droite, explique-t-elle, revient aujourd’hui à lui « mettre une cible dans le dos ». Pascal Praud formule quasiment la même accusation sur CNews : qualifier la chaîne ainsi mettrait « une cible sur le dos de tous nos journalistes ». Le sénateur RN Joshua Hochart reprend encore l’argument sur Europe 1.[7][8][9]
On est passé d’une qualification politique d’un média à la possibilité d’une violence physique contre ses salariés.
Et là, la formule révèle toute son efficacité : la question « CNews est-elle une chaîne d’extrême droite ? » peut être évacuée au profit d’une autre : « avez-vous conscience que vos mots peuvent faire tuer quelqu’un ? »
C’est tout de même plus confortable.
Le plus intéressant : la formule finit par appartenir au décor
Il serait trop facile de répondre que CNews et Europe 1 ne font que recevoir des responsables politiques qui aiment cette expression.
Parfois, c’est effectivement le cas.
Mais la formule apparaît aussi dans des titres, dans des lancements et chez des journalistes ou chroniqueurs eux-mêmes. En mars 2026, Sébastien Lignier affirme sur CNews qu’en désarmant les policiers municipaux de Saint-Denis, le maire LFI « leur met une cible dans le dos ». En mai 2025, Alexandre Devecchio déclare sur la même chaîne que « réussir en France, c’est se mettre une cible dans le dos », à propos des enlèvements liés aux cryptomonnaies.[11][12]
À force, la « cible » devient moins la description précise d’un mécanisme de menace qu’une unité de mesure générale du danger.
Une politique de désarmement ? Une cible.
Une critique de la police ? Une cible.
Une qualification politique d’une chaîne ? Une cible.
La réussite financière ? Une cible.
Le mot fonctionne parce qu’il garde la gravité de son sens premier même quand le lien causal devient beaucoup plus flou.
Et le service public ? Il utilise aussi la formule
C’est la partie qu’il serait malhonnête d’oublier.
France Culture a rapporté en avril 2025 qu’une intersyndicale accusait le média Frontières d’avoir « mis une cible dans le dos » de collaborateurs parlementaires LFI nommément visés par un article. La formule existe donc parfaitement sur le service public, y compris contre un média classé à l’extrême droite.[10]
Mais regardons la syntaxe : France Culture dit que l’intersyndicale accuse Frontières. Le média rapporte l’accusation et l’attribue.
On retrouve également la métaphore sur France Info à propos de dirigeants iraniens après des frappes israéliennes. Là, la « cible » est à peine métaphorique : des responsables précis viennent d’être tués et d’autres sont susceptibles de l’être.
Deux exemples ne suffisent évidemment pas à établir une loi générale. Ils suffisent en revanche à montrer pourquoi compter les occurrences ne suffit pas. Il faudrait coder tout le corpus : qui parle, de qui, à propos de quelle action, avec quelle menace documentée, et surtout si le média reprend lui-même la formule ou la présente comme celle d’un tiers.
C’est précisément là que le graphique de l’INA devient intéressant : non pas parce qu’il prouverait à lui seul un abus de langage, mais parce qu’il montre qu’il y a quelque chose d’assez massif pour mériter cette vérification.
Une métaphore qui inverse discrètement la charge de la preuve
Il y a enfin un effet politique plus général.
Si critiquer une institution, un groupe, un responsable ou un média revient potentiellement à lui « mettre une cible dans le dos », alors le critique doit commencer par prouver qu’aucun individu violent ne pourra jamais se réclamer de ses paroles.
Bonne chance.
La responsabilité devient virtuellement infinie.
On peut alors établir un continuum très commode : critique → stigmatisation → haine → violence. Le passage d’une étape à la suivante n’a plus forcément besoin d’être démontré ; la « cible dans le dos » fait le trajet toute seule.
Cela ne signifie évidemment pas que les mots n’ont jamais de conséquences. Ils en ont. Les campagnes de harcèlement existent, les menaces existent, les passages à l’acte existent. Refuser le raccourci inverse — « ce ne sont que des mots » — est indispensable.
Mais précisément parce que ces mécanismes sont sérieux, les invoquer devrait exiger davantage qu’une métaphore.
Qui menace ? Quelle menace ? Quel lien entre la parole dénoncée et cette menace ? La personne accusée a-t-elle diffusé une information permettant un passage à l’acte ? Appelé à la violence ? Désigné quelqu’un à un public susceptible de l’attaquer ? Ou a-t-elle simplement dit quelque chose de très désagréable ?
Sans ces questions, « une cible dans le dos » devient une manière extraordinairement dramatique de dire : « votre critique peut donner de mauvaises idées à quelqu’un ».
Et à ce compte-là, il va bientôt falloir entourer chaque éditorial d’un périmètre de sécurité. Cette mécanique fait écho aux autres procédés de naturalisation et de cadrage analysés dans « C’est un fait : quand la rhétorique fabrique l’évidence sur CNews ».
Ce que les données permettent de dire — et pas davantage
Le relevé INA montre une progression de la circulation de l’expression « cible dans le dos » sur les antennes étudiées, particulièrement sur CNews et Europe 1 pendant la période considérée. Il comptabilise des tours de parole, y compris ceux des invités et les citations : il ne mesure pas l’adhésion d’une rédaction à la formule. [2]
Les séquences publiques analysées illustrent des usages différents. Parfois, la formule renvoie à un risque concret de violence ; ailleurs, elle sert à présenter comme dangereuse une critique politique ou médiatique. Le point à examiner dans chaque cas est le même : quelle menace précise est alléguée, qui parle, et qu’est-ce qui relie les propos critiqués au danger invoqué ?
La force rhétorique de cette métaphore tient à ce déplacement possible : au lieu de répondre au fond de la critique, le débat peut se concentrer sur le danger qu’elle ferait courir à celui qui en est l’objet. Les exemples retenus documentent ce mécanisme sans établir une intention commune à toutes les personnes ou rédactions qui emploient la formule.
Méthode et limites
- Le graphique INA utilisé ici est celui de la recherche exacte « cible dans le dos » visible sur data.ina.fr, période 2015-30 novembre 2025. Les proportions décrites sont celles visibles sur le graphique ; aucun chiffre précis n’est inventé à partir de la hauteur des barres.
- L’INA compte des tours de parole contenant l’expression au moins une fois. Une occurrence ne signifie donc pas que la rédaction du média approuve la formule ni même qu’un journaliste l’a prononcée.
- Les exemples qualitatifs ont été choisis pour tester le mécanisme rhétorique et incluent volontairement des contre-exemples du service public. Ils ne constituent pas un échantillon exhaustif de toutes les occurrences.
- La conclusion porte sur un phénomène de langage et de cadrage. Elle ne permet pas d’établir une intention coordonnée, une consigne éditoriale ou une causalité entre l’usage de la formule et une quelconque violence.
Sources
- INA / data.ina.fr — outil « Mots »
- Baromètre INA de l’actualité — édition 2025
- 7-Octobre : « Depuis un an, l’extrême gauche et LFI ont mis une cible dans le dos de tous les juifs de France »
- JO 2024 : « La délégation israélienne fera l’objet d’une sécurisation renforcée »
- « La police tue » : quand Mathilde Panot remet une cible dans le dos des policiers
- « Les Insoumis propagent une haine anti-flics » : nouvelle passe d’armes entre Bruno Retailleau et LFI
- Delphine Ernotte attaque CNews : « Dire de quelqu’un qu’il est d’extrême droite, c’est lui mettre une cible dans le dos »
- L’Heure des Pros — émission du 18 septembre 2025
- Europe 1 et CNews attaqués : le sénateur RN Joshua Hochart réclame la démission de Delphine Ernotte
- Journal de 18 h — manifestation de soutien aux collaborateurs parlementaires LFI
- « En désarmant les policiers municipaux à Saint-Denis, le maire LFI leur met une cible dans le dos »
- « Réussir en France, c’est se mettre une cible dans le dos »
- Delphine Ernotte Cunci : « La galaxie médiatique de Vincent Bolloré veut la peau de l’audiovisuel public »
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