Démocratie · Constitution · fact-checking · 2026-09-17

Une Constituante sans LFI ?

Vue extérieure du Palais d’Iéna à Paris, siège du Conseil économique, social et environnemental.
Le Palais d’Iéna, siège du CESE. Fred Romero, CC BY 2.0. — source

Ce que réclame vraiment la pétition « citoyenne » mise en avant par Mediapart — et jusqu’où elle recoupe le processus constituant défendu par La France insoumise.

Le sentiment de déjà-vu n’est pas imaginaire

La tribune publiée le 15 septembre dans l’espace « Les invité·es de Mediapart » appelle à réunir 150 000 signatures sur la plateforme du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Son objectif affiché n’est pas une simple consultation : les signataires demandent une assemblée citoyenne tirée au sort qui définirait la composition, la méthode et les modalités d’un futur processus de révision constitutionnelle, lequel passerait ensuite par une assemblée constituante et, à terme, par un référendum. [1][2]

La parenté avec la méthode défendue par LFI est nette. Dans L’Avenir en commun, la convocation d’une Assemblée constituante doit elle-même être soumise à référendum ; ce premier vote doit fixer les modalités de composition et de délibération de la Constituante, y compris la place éventuelle du tirage au sort et de la participation citoyenne. Le projet de Constitution issu de ses travaux doit ensuite être soumis à un nouveau référendum. [3]

La différence tient surtout à l’étage ajouté avant la Constituante. LFI propose : référendum, Constituante, nouvelle Constitution, référendum. La pétition propose : signatures, saisine du CESE, assemblée citoyenne préparatoire, future Constituante, puis référendum. Cette succession ressemble d’ailleurs à un dispositif que le comparateur officiel de LFI a raillé en 2025 chez Place publique comme un « mécano incompréhensible » : une convention citoyenne préparant une assemblée constituante. [4]

Même mécanique, pas même mandat

Dire que la pétition « applique le programme de LFI sans faire élire LFI » irait donc trop loin. LFI ne propose pas seulement une méthode constituante : son programme rattache cette méthode à des objectifs explicites — VIe République, référendum d’initiative citoyenne, référendum révocatoire et transformation de l’équilibre des pouvoirs, entre autres. La Coalition affirme au contraire ne pas connaître à l’avance la Constitution qui devrait sortir du processus. [1][3]

Une Constituante autonome pourrait produire un texte proche des préférences de LFI, s’en éloigner fortement ou combiner des solutions issues d’autres traditions politiques. La convergence la plus solide porte donc sur la philosophie et l’architecture du pouvoir constituant, pas sur l’identité du texte qui en sortirait.

150 000 signatures : le point juridique qui change tout

Le droit de pétition au CESE existe bien. Mais le seuil de 150 000 signatures ne crée pas automatiquement l’assemblée citoyenne demandée. Une fois le seuil atteint, le Bureau du CESE doit encore statuer sur la recevabilité. Si la pétition est recevable, le Conseil dispose ensuite de six mois pour rendre un avis en assemblée plénière sur les questions soulevées et sur les suites qu’il propose de leur donner. [5][6]

Le CESE peut recourir à une consultation du public et peut organiser un tirage au sort. Le texte légal emploie précisément ce verbe : « peut ». Cette possibilité appartient au CESE ; elle n’est pas transformée par la pétition en obligation de créer l’assemblée souhaitée. [7]

Il existe même une réserve préalable : la mise en ligne d’une pétition sur la plateforme ne vaut pas décision définitive de recevabilité. Le CESE précise lui-même que ce contrôle intervient lorsque le seuil est atteint et que les pétitions doivent relever de ses champs de compétence. La pétition est donc aujourd’hui un objet politique publié et ouvert aux signatures, pas une décision déjà validée sur le fond par le Bureau du Conseil. [8]

Enfin, le vocabulaire mérite d’être tenu serré. Le CESE se présente lui-même comme la « troisième assemblée constitutionnelle » — et sa présidente parle aussi de « troisième chambre constitutionnelle ». En revanche, il n’est pas une chambre du Parlement : l’article 24 de la Constitution réserve ce terme à l’Assemblée nationale et au Sénat. La formule employée par la pétition, « troisième chambre constitutionnelle du Parlement », mélange deux réalités distinctes. [2][9]

« Apartisane » : qui signe vraiment ?

La liste publiée par Mediapart mêle chercheurs, juristes, sociologues, climatologues, magistrats, entrepreneurs, militants associatifs et responsables de structures consacrées à la démocratie participative. Le point commun le plus visible n’est pas une étiquette gauche-droite mais un milieu : conventions citoyennes, démocratie délibérative, jugement majoritaire, tirage au sort, intelligence collective et participation institutionnalisée. [1][10]

Cela ne signifie pas pour autant que les parcours soient politiquement neutres. Et c’est précisément là qu’il faut être plus rigoureux que les étiquettes revendiquées. Aurélie Gros, fondatrice d’Idéal Citoyens, a été élue en 2015 sous l’étiquette UMP et a ensuite raconté avoir été « chez les LR ». Alice Barbe figurait, elle, sur la liste écologiste conduite par Emmanuelle Cosse aux régionales de 2015. Ces deux trajectoires, à elles seules, suffisent à montrer que le casting ne se range pas proprement dans une seule famille politique. [11][12][13]

Même prudence pour les organisations. Gouvernons n’est pas seulement un collectif « citoyen » : la CNCCFP a agréé en 2025 son association de financement comme association de financement d’un parti politique. Victoires Populaires, auquel se rattache un des signataires de la tribune, apparaît dans la publication officielle des comptes des partis et groupements politiques ; son propre site indique par ailleurs qu’il mène des campagnes électorales en faveur de candidatures qu’il sélectionne. Ces éléments décrivent un statut et une activité politique vérifiables sans avoir besoin de décider nous-mêmes où placer leurs membres sur un axe idéologique. [14][15][16]

La Coalition affiche aussi parmi ses organisations « Nous citoyens », mouvement ayant lui-même figuré dans les comptes de formations politiques de la CNCCFP. À l’autre bout de son réseau, on trouve des associations, des laboratoires de recherche, des collectifs de participation et des personnes sans affiliation partisane documentée. L’« apartisanisme » de la Coalition paraît donc surtout désigner l’absence de rattachement officiel de la Coalition à un parti unique — pas l’absence de tout acteur ayant un passé, un statut ou une stratégie partisane. [10][17]

Le casting ne prouve pas un « centrisme » — mais il raconte quelque chose

Le soupçon d’un univers très « centre réformateur » vient sans doute moins d’une homogénéité partisane que de son vocabulaire et de sa sociologie : consultants, entrepreneuriat social, chercheurs de la délibération, civic-tech, associations de plaidoyer, dispositifs de concertation et méthodes de gouvernance partagée. C’est une culture politique identifiable. Mais la liste documentée traverse des parcours issus de la droite parlementaire, de l’écologie électorale, d’organisations engagées dans des campagnes de gauche et d’acteurs qui ne présentent aucune affiliation publique.

La formulation la plus solide n’est donc ni « ce sont des centristes », ni « ce sont des gens de gauche ». Elle est plus précise : la pétition émane d’un écosystème transpartisan spécialisé dans l’ingénierie de la participation citoyenne, au sein duquel certains acteurs ont ou ont eu des engagements partisans explicites.

Et Mediapart dans tout ça ?

La tribune n’est pas un article de la rédaction du Journal. Elle est publiée dans « Les invité·es de Mediapart », espace que le site présente comme regroupant des tribunes collectives « sélectionnées par la rédaction du Club ». Il existe donc bien un choix éditorial de mise en avant ; cela ne fait pas de Mediapart l’auteur, l’organisateur ou le propriétaire de la pétition. La Coalition mène ce travail depuis plusieurs années et avait déjà déposé une pétition proche en 2023. [1][18]

Peut-on en déduire que Mediapart serait « anti-LFI » et aurait choisi de promouvoir une version dépolitisée d’un projet insoumis ? Les sources disponibles ne permettent pas de l’établir comme un fait. Le journal a publié des enquêtes et analyses très critiques sur le fonctionnement de LFI, mais il a aussi publié une analyse consacrée à la « diabolisation » médiatique du mouvement. Le constat vérifiable est donc plus limité : Mediapart couvre LFI de façon parfois très critique, sans que cela suffise à démontrer une ligne éditoriale réductible à l’hostilité au mouvement. [19][20]

Le rapprochement éditorial reste néanmoins intéressant : une tribune insistant sur une refondation qui n’appartiendrait à « aucun camp » reprend une mécanique constituante très proche d’une méthode portée depuis longtemps par LFI. Ce paradoxe peut être montré. Une intention cachée, elle, ne peut pas être déduite des seuls éléments disponibles. [1][3]

Alors, « LFI sans LFI » ?

Si l’expression vise la méthode constituante, elle décrit une vraie proximité : institution spéciale, participation citoyenne, place possible du tirage au sort, nouvelle Constitution et référendum final. Le dispositif n’est pas identique, mais la parenté est suffisamment forte pour être démontrée point par point.

Si elle signifie que 150 000 signatures permettraient d’appliquer le programme institutionnel de LFI en contournant l’élection, elle devient inexacte. La pétition ne fixe pas le contenu de la future Constitution, ne vaut pas mandat référendaire et ne contraint pas le CESE à organiser l’assemblée citoyenne demandée.

Le fait le plus intéressant est donc moins un contournement électoral qu’une reformulation : une famille de propositions constituantes déjà présente dans le débat partisan est présentée ici à travers le vocabulaire de la société civile, du tirage au sort et de l’« apartisanisme ». La ressemblance est politique et méthodologique. L’effet juridique, lui, reste beaucoup plus modeste que le récit de campagne.

Limites de lecture

  • Les parcours publics des signataires et des organisations ne permettent pas, à eux seuls, de déduire une orientation idéologique unique de la Coalition.
  • La mise en avant d’une tribune par Mediapart ne prouve ni une coordination avec ses auteurs ni une intention politique cachée.

Sources et documents consultés

  1. Mediapart — « L’heure est à l’initiative citoyenne pour refonder notre démocratie »Tribune et liste des signataires, 15 septembre 2026.
  2. CESE — pétition « Pas de nouvelle Constitution sans les citoyen·ne·s »Texte de la pétition.
  3. LFI — L’Avenir en commun 2025 : introduction / VIe RépubliqueProgramme officiel.
  4. LFI — comparateur Place publique, « Régénérer la démocratie »Comparaison officielle publiée le 30 juin 2025.
  5. Légifrance — ordonnance organique, article 4-1Seuil, recevabilité et avis du CESE.
  6. CESE — « Déposer une pétition, comment ça marche ? »Procédure après 150 000 signatures.
  7. Légifrance — ordonnance organique, article 4-3Consultation du public et tirage au sort : faculté du CESE.
  8. CESE — charte d’utilisation de la plateformeLa mise en ligne ne préjuge pas de la recevabilité.
  9. Constitution du 4 octobre 1958 — article 24Le Parlement comprend l’Assemblée nationale et le Sénat.
  10. Coalition pour un Renouveau Démocratique — site et organisations engagéesOrganisations et principes revendiqués.
  11. Le Parisien — « À Draveil, les trois papas politiques d’Aurélie Gros (UMP) »Parcours électoral de 2015.
  12. Marcelle — portrait d’Aurélie GrosTémoignage sur son passage chez LR.
  13. Ministère de l’Intérieur — régionales 2015, liste EELV en Île-de-FranceAlice Barbe figure sur la liste parisienne.
  14. Légifrance — agrément de l’association de financement de GouvernonsDécision CNCCFP du 17 février 2025.
  15. CNCCFP — comptes des partis et groupements politiques, exercice 2024Victoires Populaires figure parmi les formations publiées.
  16. Victoires Populaires — « Qui sommes-nous ? »Activité électorale revendiquée par l’organisation.
  17. CNCCFP — publication générale des comptes des partis, exercice 2017Nous Citoyens figure parmi les formations politiques.
  18. CESE — ancienne pétition « Pour une Convention citoyenne sur la démocratie »Initiative antérieure de la Coalition.
  19. Mediapart — « Sectarisme, violences verbales, autoritarisme : un livre-enquête bouscule La France insoumise »Exemple de couverture critique.
  20. Mediapart — « Diabolisation de LFI dans les médias : la faute à qui ? »Analyse de la disqualification médiatique de LFI.

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