Opinion documentée · médias · gauche · marxisme · 2026-09-28

PaduTeam : leurs critères résistent-ils à leurs propres exemples ?

Buste de Karl Marx à Zurich.
Buste de Karl Marx à Zurich — illustration de l’axe marxiste discuté dans ce dossier. VKras, CC BY-SA 4.0. — source

Viktorovitch, Trotski, le NPA, les sociétés sans État, Philippe Poutou, le marché du livre : la PaduTeam demande à la gauche de se critiquer elle-même. Très bien. Encore faut-il accepter que les mêmes exigences de cohérence, de matérialisme et de vérification reviennent dans l’autre sens.

Pourquoi cet article existe

La PaduTeam a fourni elle-même la justification de ce papier. Dans l’entretien accordé à Mourad Guichard, elle explique qu’aller chercher des figures de gauche rarement critiquées est politiquement utile : cela ouvre du débat, permet d’introduire une autre grille de lecture et évite qu’un camp se transforme en petite société d’admiration mutuelle.[1] Sur le principe, je suis plutôt content qu’on commence par là, parce que c’est aussi exactement la raison d’être de « Mettons des cibles dans le dos ».

Il n’y a donc aucun scandale à ce que la PaduTeam tape sur Clément Viktorovitch, Philippe Poutou, Révolution permanente ou le NPA. Le problème n’est pas la conflictualité. Le problème commence lorsqu’une punchline devient une thèse générale, puis qu’on oublie de vérifier si les exemples choisis permettent réellement de la soutenir.

Ce texte ne cherche donc pas à prouver que la PaduTeam « a tort sur tout ». Ce serait aussi paresseux que les caricatures que je lui reproche parfois. Je vais au contraire conserver ce qui me semble solide chez eux, puis regarder à quel moment le raisonnement déborde de ce que les faits permettent d’affirmer. C’est moins spectaculaire qu’un procès en hérésie. C’est aussi beaucoup plus utile.

Viktorovitch : “dépolitiser” n’est pas la même chose que “ne jamais prendre position”

Commençons par Clément Viktorovitch, parce que c’est l’exemple où la PaduTeam pose une vraie question avant, à mon sens, d’en tirer une conclusion trop large. Leur critique tient en gros à ceci : lorsqu’on transforme un conflit politique en problème de langage, de cadrage ou de rhétorique, on peut finir par faire disparaître les rapports sociaux qui produisent ce conflit. Dit comme ça, ce n’est ni idiot ni anodin. C’est une critique intellectuelle de méthode.

Mais dans l’entretien avec Mourad, la critique se durcit : Viktorovitch aurait un rapport « universitaire » à la politique, « ne se mouillerait pas » et entretiendrait une forme de neutralité qui, elle-même, deviendrait dépolitisante.[1] C’est là qu’il faut ralentir un peu. Car deux propositions sont mélangées : « sa manière de cadrer certains sujets peut être dépolitisante » et « il ne prend pas politiquement position ». La première demande une analyse au cas par cas. La seconde se vérifie assez facilement en regardant ce qu’il produit.

En mai 2026, Viktorovitch publie par exemple une vidéo intitulée « Macron : oui, c’est du racisme », avec un rappel de précédentes affaires et plusieurs séquences d’analyse.[14] On peut être d’accord ou non avec sa conclusion ; ce n’est simplement pas une posture de neutralité. Même chose lorsqu’il consacre des formats franchement critiques à Ruffin.[15][16] Là encore, l’analyse du discours lui sert de point de départ, mais elle débouche sur des jugements politiques et normatifs.

Reste la question du bulletin de vote. La PaduTeam dit préférer savoir d’où parlent les journalistes et les commentateurs, jusqu’à souhaiter qu’ils disent pour qui ils votent. L’idée de situer celui qui parle me convient très bien : savoir quelles valeurs, quels intérêts, quels présupposés structurent une analyse aide à la lire. Mais le bulletin n’est pas un scanner idéologique. On peut voter tactiquement, par défaut, au second tour, différemment selon les scrutins. Viktorovitch rend déjà une partie importante de sa position lisible par ce qu’il défend et condamne publiquement. Savoir quel papier exact il glisse dans l’urne ajoute une information ; cela ne rend pas son raisonnement plus vrai.

Ruffin plutôt que Mélenchon : le petit problème du mot “toujours”

La PaduTeam donne ensuite un exemple très concret : Viktorovitch « finit toujours » par aller vers le plus modéré, et notamment « vers Ruffin plutôt que Mélenchon ».[1] Là encore, il y a quelque chose à discuter. En 2024, Viktorovitch a bien pu présenter Ruffin comme une figure susceptible de rassembler plus largement à gauche. Mais ce qui m’intéresse ici n’est pas de décider si Ruffin est « plus à droite » que Mélenchon. C’est le mot « toujours ».

Parce que quelques mois plus tard, en décembre 2024, Viktorovitch consacre près de trois quarts d’heure à un segment intitulé « François Ruffin : l’ignorance n’excuse pas tout ».[15] Et en mai 2026, il publie « Ruffin : la BD qui confirme le naufrage », avec un passage entier sur l’immigration.[16] Ce sont des contre-exemples assez encombrants pour une loi censée fonctionner à chaque fois.

On peut toujours sauver la thèse en disant que, même lorsqu’il attaque Ruffin, Viktorovitch resterait prisonnier d’un cadre libéral ou insuffisamment matérialiste. Peut-être. Mais on change alors de proposition. On n’est plus en train de montrer qu’il choisit « toujours » les plus modérés ; on affirme que sa manière de penser reste modérée même quand il les critique. C’est une autre thèse, qui mérite d’autres preuves. Si une hypothèse change de forme à chaque fois qu’un exemple la gêne, elle finit par devenir très difficile à tester.

Trotski, Staline : ici, le raccourci devient historique

Je ne vais pas faire semblant d’avoir découvert tout seul le problème suivant. Le Parti communiste révolutionnaire, auquel j’adhère, a publié en janvier 2026 une longue « Critique marxiste de la PaduTeam », signée Jérôme Métellus, puis une réponse à leur « non-réponse » en mai.[4][5] Une partie des objections que je formule ici rejoint directement ce texte. Je le cite donc comme origine de l’argument, puis je vérifie séparément les points historiques avec des sources qui n’ont rien à voir avec le PCR.

Le passage qui m’intéresse concerne une vidéo de la PaduTeam sur Trotski. Padu y rapproche les critiques que Trotski adressait à Lénine avant 1917 — notamment l’accusation de jacobinisme — et celles qu’il formulera plus tard contre Staline, bureaucrate et bonapartiste. Le PCR résume le problème ainsi : ce rapprochement fait comme s’il s’agissait de la même erreur de Trotski qui aurait simplement changé de cible.[3][4]

Or les deux séquences historiques ne sont pas équivalentes. Les désaccords entre Lénine et Trotski avant 1917 sont réels, parfois vifs, et personne n’a besoin de les effacer pour le reconnaître. Mais à partir du milieu des années 1920, on parle d’autre chose : une opposition interne au parti qui se structure face à la montée de Staline, puis qui est battue, expulsée et réprimée. La Library of Congress rappelle que Trotski, Zinoviev et Kamenev sont exclus du parti à la fin de 1927, avant que Staline n’élimine progressivement toute opposition et n’étende la répression jusqu’aux purges des années 1930.[6] Un article classique de Slavic Review étudie même explicitement l’Opposition de gauche comme une « alternative au stalinisme ».[7]

On peut reprocher énormément de choses à Trotski. Il a lui-même participé à un régime bolchevique autoritaire ; le rappeler évite de transformer ce passage en hagiographie. Mais son opposition à la bureaucratisation stalinienne n’est pas juste la rediffusion en noir et blanc d’une querelle de 1903. C’est précisément ce que le PCR reproche à la PaduTeam d’aplatir, et les sources historiques extérieures au PCR confirment au minimum que le contexte, l’objet et les conséquences politiques ont changé de nature.

À ce stade, la question devient presque trop simple : si la PaduTeam maintient que l’opposition de Trotski à Staline prolonge essentiellement une vieille erreur anti-léniniste, qu’est-ce qu’elle trouve donc de suffisamment défendable — disons même, pour rester dans le registre de la chaîne, de suffisamment « cool » — chez Staline pour que le fait de s’y opposer puisse compter comme un mauvais point ? La question n’accuse personne d’être stalinien par décret. Elle demande de préciser ce que ce parallèle historique implique réellement.

Le NPA, l’impérialisme et ceux qui parlent depuis le terrain

Le même goût pour les grandes catégories revient avec « les trotskistes » et l’impérialisme. Là encore, le désaccord de fond est réel et ancien : quand un pays dominé ou attaqué par une puissance impérialiste est dirigé par un gouvernement autoritaire ou bourgeois, faut-il concentrer la critique sur l’agression extérieure, ou maintenir en même temps une politique indépendante contre ce gouvernement ? Les traditions marxistes se disputent là-dessus depuis longtemps. Il n’y a rien d’absurde à ce que la PaduTeam tranche.

Ce qui devient plus fragile, c’est de transformer un désaccord stratégique en diagnostic général sur « les trotskistes », alors que NPA-l’Anticapitaliste, NPA-Révolutionnaires, Révolution permanente, Lutte ouvrière et diverses internationales ne disent pas la même chose sur la Chine, le Venezuela, l’Ukraine ou les alliances politiques.

Dans la vidéo sur Poutou, un exemple est lâché avec une prudence qui devrait normalement inciter à vérifier : « Ils ont soutenu l’intervention en Libye, je crois. »[2] Sauf que les archives du NPA montrent une histoire bien moins propre. Il y a eu de vrais débats et des positions internes contradictoires, mais le parti a aussi publié explicitement son opposition à l’intervention militaire occidentale et à l’OTAN.[8] On peut critiquer ses ambiguïtés de 2011. Dire simplement « le NPA a soutenu la guerre en Libye » ne rend pas compte du dossier.

Le Venezuela permet de voir un autre problème. Il est facile de reprocher à une organisation française de projeter ses catégories sur un pays qu’elle connaîtrait mal. Mais L’Anticapitaliste publie depuis longtemps des militants vénézuéliens eux-mêmes. Carlos Carcione, dirigeant de Marea Socialista, y expose par exemple une critique du gouvernement Maduro qui se veut simultanément opposée à l’ingérence américaine.[9] La presse du NPA a également donné longuement la parole à Stálin Pérez Borges, syndicaliste et militant révolutionnaire vénézuélien.[10]

Cela ne prouve pas que le NPA a raison sur le Venezuela. Le contact local n’est pas un certificat de vérité. En revanche, cela change la critique légitime : il faut discuter ce que disent ces militants, leurs faits, leur stratégie et les conséquences qu’ils tirent de la situation. « Ils parlent de loin et ne comprennent rien au pays » devient beaucoup plus difficile à soutenir lorsqu’on découvre que certains des textes sont précisément écrits ou nourris par des gens qui vivent et militent sur place.

Et ce problème — parler depuis une grille générale de réalités sociales très éloignées, puis laisser la théorie combler les trous du dossier — ne s’arrête pas à la géopolitique. On le retrouve de façon encore plus nette dans le clash d’août 2026 avec Wissam Xelka, cette fois à propos des sociétés sans État, de la violence et de ce que la PaduTeam appelle l’« altérité ».

Du « bon sauvage » au « mauvais sauvage » : quand l’universalisme reprend la voix du civilisateur

Le point de départ mérite d’abord d’être raconté correctement. Le 6 août 2026, la PaduTeam publie un extrait intitulé « Communauté VS Communisme : quelle différence ? ».[18] L’extrait répond lui-même à un discours qui idéalisait les petites communautés humaines. Trois jours plus tard, Wissam Xelka le souligne dès le début de sa réponse : le premier discours tombe bien dans le cliché du « bon sauvage », cette idée rassurante selon laquelle des sociétés moins étatisées, moins industrialisées ou plus communautaires seraient spontanément pacifiques et harmonieuses.[19] Autrement dit, son désaccord avec la PaduTeam ne consiste pas à défendre un paradis précolonial imaginaire.

Là où Wissam attaque, c’est sur le mouvement de balancier. Pour réfuter cette idéalisation, l’extrait de la PaduTeam décrit des « micro-sociétés » comme particulièrement violentes, claniques, peu capables d’intégrer l’altérité et peu protectrices de certains individus vulnérables.[18][19] La réponse de la PaduTeam, une semaine plus tard, ne sort pas ces affirmations de nulle part : elle renvoie notamment aux travaux de l’anthropologue Christophe Darmangeat sur la guerre avant l’État et sur les limites de certains relativismes.[20][22] C’est important, parce que le cœur de la critique ne peut pas être « la guerre n’existait pas avant l’État ». Ce serait faux.

Darmangeat défend précisément l’idée que la guerre a pu exister très tôt dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Il documente des raids, des vendettas et parfois des massacres. Mais il insiste aussi sur un point qui change beaucoup la portée de l’argument : la guerre n’est pas universelle dans ces sociétés. À propos des Inuits, par exemple, il distingue des groupes qui ne connaissent quasiment pas le combat collectif de groupes qui le pratiquent ; dans ses travaux antérieurs sur l’Australie, il explique déjà que la chasse-cueillette est compatible avec la guerre sans que la guerre en découle nécessairement.[22] La bonne conclusion est donc : « des sociétés sans État peuvent être guerrières ». Pas : « les sociétés sans État sont ultra-violentes ».

La différence paraît minuscule jusqu’au moment où l’on ajoute l’idée qu’elles n’auraient pas « compris l’altérité ». Là, on ne décrit plus un type de conflit, un système de parenté ou une institution. On attribue à des ensembles humains extrêmement différents une sorte de retard dans la compréhension de l’Autre. Et cette manière de classer les sociétés a une histoire très lourde. L’anthropologie et la pensée politique des XVIIIe et XIXe siècles ont longtemps ordonné les peuples sur une échelle allant du « sauvage » au « barbare » puis au « civilisé », en plaçant les sociétés européennes au sommet ; ces schémas ont accompagné et légitimé l’expansion coloniale.[23] Constater cette parenté de forme ne signifie pas que la PaduTeam défend le colonialisme. Cela signifie qu’une phrase de ce type demande énormément plus de précision qu’une formule générale sur des peuples qui auraient ou non accédé à l’altérité.

Le plus intéressant est que Positions, dans la longue réponse théorique publiée ensuite par Dimitri Lasserre, reconnaît une grande partie du problème.[21] L’article rappelle que Pierre Clastres critiquait justement l’ethnocentrisme de l’ethnologie européenne et la tendance à faire du sujet « primitif » un sauvage naturellement violent. Il écrit aussi qu’un sujet blanc doit être particulièrement prudent lorsqu’il mobilise des concepts issus de l’imaginaire colonial et reconnaît que le risque de paternalisme ou de colonialisme doit être pris au sérieux. Jusque-là, la réponse rejoint presque le cœur de l’objection de Wissam.

Puis arrive une décision éditoriale assez fascinante : une note annonce que le contenu précis de l’extrait qui a déclenché la polémique « ne sera pas discuté ici ».[21] L’article préfère déplacer la discussion vers les désaccords philosophiques entre marxisme et décolonialisme : dialectique, modernité, universalisme abstrait et universalisme concret. Ce débat est réel et mérite mieux qu’une caricature. Mais il ne répond pas à la question factuelle de départ : quelles sociétés visaient exactement les formulations du clip, que sait-on de leur niveau de violence, et sur quelles données peut-on conclure à une incapacité à penser l’altérité ?

Même chose pour la vulnérabilité. Il existe des sociétés préétatiques qui ont abandonné, exclu ou tué des membres vulnérables ; personne n’a besoin de fabriquer un passé idyllique. Mais l’archéologie fournit aussi des contre-exemples spectaculaires. Au Néolithique vietnamien, un jeune homme devenu tétraplégique à l’adolescence a survécu jusqu’à l’âge adulte ; l’analyse bioarchéologique conclut que cette survie supposait des soins continus et coûteux de la part du groupe.[24] À Romito, dans l’Italie paléolithique, un jeune adulte atteint d’un nanisme sévère a vécu au sein d’une communauté de chasseurs-cueilleurs ; une réanalyse conclut à une « accommodation of difference », c’est-à-dire à des adaptations sociales permettant sa participation malgré son handicap.[25] Ces cas ne prouvent pas que « les petites sociétés prenaient soin de tout le monde ». Ils suffisent en revanche à empêcher la proposition inverse de devenir une propriété générale de ce type de société.

C’est là que le clash avec Wissam s’articule avec le reste de ce dossier. À chaque fois, la PaduTeam part d’une idée qui mérite d’être discutée : la rhétorique ne suffit pas à comprendre la politique ; la position de classe compte ; l’impérialisme structure les conflits ; la guerre n’est pas une invention de l’État ; l’universalisme ne doit pas être abandonné. Le problème arrive lorsque cette bonne question est convertie trop vite en diagnostic sur une personne, une organisation ou ici des sociétés entières. Une théorie générale devient alors une machine à compléter ce que les faits ne disent pas.

En voulant sortir du mythe colonial du « bon sauvage », la PaduTeam court ainsi parfois le risque de retomber dans son frère jumeau : le « mauvais sauvage », violent, clanique, incapable d’altérité et que l’Histoire devrait dépasser. Le moyen d’éviter ce piège n’est pas de renoncer à comparer les sociétés ni à rechercher des régularités historiques. C’est presque l’inverse : préciser de quelles sociétés on parle, quelles données on possède, quelles variables changent d’un cas à l’autre et quelle partie de la conclusion vient réellement des faits plutôt que de la grille théorique.

Philippe Poutou et la librairie : une analyse de classe, puis un saut dans sa tête

Et puis il y a Philippe Poutou. Là, au moins, on n’a plus besoin de deviner ce que la PaduTeam veut dire : dans sa vidéo d’août 2025, elle développe tranquillement la thèse.[2] Poutou a repris avec sa compagne la petite librairie Les 400 Coups à Bordeaux ; au même moment, il soutient plus souvent des candidatures ou des initiatives insoumises. Padu dit alors vouloir « en matérialiste questionner le fait que, en même temps qu’il devienne petit patron, il se droitise ». Plus loin, la formule devient encore plus claire : « Factuellement, il est devenu petit bourgeois en achetant une librairie. »

Commençons par ce qui est défendable. Dans une typologie marxiste classique, un petit propriétaire qui travaille lui-même dans son commerce peut très bien être rangé dans la petite bourgeoisie. La PaduTeam fait d’ailleurs une distinction tout à fait utile : le grand bourgeois fait vivre son capital principalement par l’exploitation du travail d’autrui ; le petit bourgeois fait souvent vivre son petit capital par son propre travail. Ce n’est donc pas le mot « petit-bourgeois » qui me gêne.

Le saut arrive juste après. Parce que Poutou change de position sociale, ses intérêts politiques devraient changer eux aussi. La PaduTeam imagine alors ce qui se passerait si l’on doublait l’impôt sur les sociétés : peut-être que Poutou l’approuverait parce qu’il est très politisé, explique-t-elle, mais « au fin fond de lui », cela devrait tout de même l’embêter. Autrement dit : même si l’individu dit le contraire, la théorie sait déjà ce qu’il ressent vraiment.

C’est là qu’une analyse de classe devient presque une psychologie automatique. Une position sociale crée des contraintes, des intérêts probables, des contradictions. Elle ne permet pas à elle seule de lire dans la tête d’une personne précise. Sinon, aucun contre-exemple ne peut plus exister : si Poutou se droitise, la théorie est confirmée ; s’il ne se droitise pas, c’est qu’il est exceptionnellement conscient politiquement. Dans les deux cas, la théorie gagne.

La comparaison avec Pierre Bergé, utilisée dans la vidéo pour répondre à l’idée qu’on peut posséder une activité tout en restant de gauche, est d’ailleurs assez étrange. Quelques minutes plus tard, la PaduTeam explique elle-même pourquoi Bergé et Poutou ne relèvent pas de la même situation : elle distingue précisément un capital qui vit du travail d’autrui d’un petit capital alimenté par son propriétaire. Le rapprochement fait donc son effet comme punchline, puis leur propre définition lui retire une bonne partie de sa force.

Enfin, le récit de la « fuite du prolétariat » oublie ce que Poutou dit de son propre projet. La librairie fait environ 30 m² ; Béatrice Walylo continue son métier d’enseignante à mi-temps ; Poutou explique que son chômage arrivait à son terme après Ford et présente la librairie comme une autre façon de continuer à organiser des rencontres et à militer.[11][12] On peut toujours juger qu’il s’agit d’une « fausse émancipation » individuelle plutôt que d’une victoire collective. C’est une thèse politique. Ce n’est simplement pas la même chose que démontrer qu’il a abandonné la lutte.

Quand Marx croise Amazon au rayon des prix

La vidéo bifurque ensuite vers le marché du livre, et c’est probablement le passage qui m’a le plus fait revenir en arrière pour vérifier que je n’avais pas raté une blague. La PaduTeam critique d’abord la surproduction, les livres pilonnés, les conditions de travail dans la logistique, la concentration de la distribution et le rôle de groupes puissants. Jusque-là, rien de surprenant : on retrouve une critique classique de la chaîne de production et de la concentration du capital.

Puis vient la loi Lang. La PaduTeam la présente comme un dispositif qui rendrait le livre trop cher, donc peu démocratique, et explique qu’« en tant que marxiste, en tant qu’analyste », si le livre était soumis davantage au prix du marché, il serait beaucoup moins cher. L’idée suivante consiste à laisser Amazon vendre moins cher tout en prélevant une part au bénéfice de la collectivité.[2]

On peut tout à fait défendre une réforme radicale du marché du livre. Mais il faut quand même voir la bizarrerie : quelques minutes après avoir expliqué que la concentration capitalistique écrase la petite production, la solution envisagée fait précisément jouer la concurrence par les prix entre un géant capable d’absorber des marges faibles et des librairies indépendantes.

La loi Lang a été bâtie sur le raisonnement inverse. L’éditeur ou l’importateur fixe le prix public, et les détaillants doivent le respecter, à quelques remises limitées près. Le ministère de la Culture résume les objectifs : égalité devant le prix, maintien d’un réseau dense de librairies et pluralisme éditorial.[13] Le dispositif est évidemment critiquable ; aucune loi culturelle n’est sacrée. Mais si l’on veut expliquer qu’en libérant davantage les prix Amazon ferait baisser durablement le coût sans accélérer la concentration, c’est cette démonstration économique qu’il faut fournir.

Autre détail : la vidéo parle comme s’il existait une part légale fixe de 20 ou 30 % « réservée au libraire » dans le prix unique. Ce n’est pas ainsi que fonctionne la loi Lang. Elle impose un prix de vente fixé par l’éditeur ou l’importateur ; les marges commerciales découlent ensuite des relations entre les acteurs de la chaîne.[13] Là encore, le débat politique reste possible. Mais il gagne à partir du vrai mécanisme.

Et oui, soit dit en passant : proposer davantage de concurrence tarifaire pour démocratiser le livre, au milieu d’une démonstration sur les méfaits de la concentration capitalistique, c’est une drôle de minute marxiste.

La Brèche : appliquer l’analyse matérielle dans les deux sens

Cette obsession de la position matérielle donne forcément envie de regarder comment la même méthode fonctionnerait sur l’écosystème de la PaduTeam. Pas pour chercher un scandale comptable : je n’en ai pas. Le dossier documentaire déjà constitué sur La Brèche, PaduTeam et Positions montre surtout les limites de ce que l’on sait publiquement.[17]

On voit des canaux de financement et des structures. En revanche, les informations publiques ne permettent pas de reconstituer proprement combien de personnes sont rémunérées, sous quel statut, à quel niveau, comment sont réparties les ressources entre les projets ou quels rapports économiques exacts relient les différentes activités.[17] Cela ne prouve absolument rien de répréhensible. C’est simplement insuffisant pour faire une analyse de classe sérieuse de leur propre outil de production.

Et c’est justement le parallèle qui m’intéresse. Pour Poutou, une petite société et une librairie suffisent à remonter jusqu’à ses intérêts supposés et même à ce qui devrait le contrarier « au fond de lui ». Pour La Brèche, nous ne disposons même pas des données de base qui permettraient d’appliquer la même grille. Ce n’est pas un reproche moral. C’est une invitation à la cohérence : si les rapports matériels expliquent autant les idées, alors la transparence sur les rapports matériels de son propre média devient politiquement intéressante.

Le plus simple serait d’ailleurs de ne pas dramatiser : un média a besoin d’argent, les gens qui y travaillent peuvent parfaitement être payés, et être rémunéré pour produire un contenu anticapitaliste n’est pas une contradiction en soi. Mais cette banalité devrait justement rendre plus prudent avant de transformer la petite librairie de Poutou en destin idéologique.

Une théorie sérieuse doit pouvoir perdre

Au fond, tous ces épisodes ramènent à la même question. Comment sait-on qu’une hypothèse est mauvaise ?

Si Viktorovitch préfère Ruffin à un moment donné, cela confirme qu’il va vers les modérés. S’il attaque Ruffin ensuite, on peut répondre que son cadre reste libéral. Si Poutou ouvre une librairie et se rapproche de LFI, c’est le changement de classe qui produit la droitisation. S’il continue à défendre des positions très anticapitalistes, c’est parce qu’il est personnellement très politisé. Si le NPA critique Maduro, cela fait le jeu de l’impérialisme ; s’il publie des militants vénézuéliens qui critiquent aussi Washington, on peut toujours dire que leur stratégie reste objectivement mauvaise. Et si des sociétés sans État documentées comme très différentes entre elles ne correspondent pas au portrait général, il reste toujours possible de dire que la théorie décrit leur tendance profonde plutôt que chaque cas concret.

Chacune de ces réponses peut avoir un sens prise séparément. Mais ensemble, elles fabriquent le risque d’une théorie qui explique tout après coup et ne rencontre jamais de fait capable de l’obliger à se corriger.

C’est là que je rejoins finalement la meilleure intuition de la PaduTeam : dire d’où l’on parle est utile. Très bien. J’ajouterais seulement une seconde question, peut-être encore plus importante : à partir de quoi seriez-vous prêts à reconnaître que vous vous êtes trompés ?

Parce que critiquer ses camarades pour faire avancer la gauche, oui. Mais si le but est vraiment d’avancer, il faut que la cible puisse parfois avoir raison.

Sources

  1. Mourad Guichard / Mon Œil — entretien avec Dr Zoé et Chris de la PaduTeam ; extrait consacré à Clément Viktorovitch.
  2. PaduTeam — « POUTOU : D’OUVRIER RÉVOLUTIONNAIRE À LIBRAIRE INSOUMIS ! », 14 août 2025.
  3. PaduTeam — vidéo d’hommage/critique de Trotski, 25 août 2025.
  4. Jérôme Métellus, Parti communiste révolutionnaire — « Critique marxiste de la PaduTeam », 30 janvier 2026.
  5. Jérôme Métellus, Parti communiste révolutionnaire — « Réponse à la “non-réponse” de la PaduTeam », 29 mai 2026.
  6. Library of Congress — Revelations from the Russian Archives, « Internal Workings of the Soviet Union » : opposition interne, expulsions de 1927, purges et Grande Terreur.
  7. Robert V. Daniels — « The Left Opposition as an Alternative to Stalinism », Slavic Review, Cambridge University Press.
  8. Archives du NPA — textes et débats de 2011 sur la Libye, dont l’opposition à l’intervention militaire occidentale.
  9. L’Anticapitaliste — entretien avec Carlos Carcione, dirigeant de Marea Socialista, sur le Venezuela.
  10. L’Anticapitaliste — entretien avec Stálin Pérez Borges, syndicaliste et militant révolutionnaire vénézuélien.
  11. Junkpage — Philippe Poutou : « La librairie peut être un outil pour militer dans des conditions un peu différentes », mai 2025.
  12. L’Anticapitaliste — « Une librairie “wokiste”, c’est une belle manière de continuer la politique », mai 2025.
  13. Ministère de la Culture — « Prix du livre » : mécanisme et objectifs du prix unique.
  14. Clément Viktorovitch — « Macron : oui, c’est du racisme », 14 mai 2026.
  15. ClemovitchReplay — « François Ruffin : l’ignorance n’excuse pas tout », stream du 11 décembre 2024.
  16. Clément Viktorovitch — « Ruffin : la BD qui confirme le naufrage », mai 2026.
  17. PaduTeam / La Brèche / Positions — synthèse documentaire du 25 septembre 2026, document de travail communiqué à L’advarP.
  18. PaduTeam — « Communauté VS Communisme : quelle différence ? », 6 août 2026.
  19. Wissam Xelka — « La PADUTEAM en mode colons, civilisateurs, culturalistes et racistes ? », 9 août 2026.
  20. PaduTeam — « WISSAM MET FIN À LA CARRIÈRE DE CHRIS !! », 16 août 2026 ; description de l’épisode et références à Christophe Darmangeat.
  21. Dimitri Lasserre, Positions — « Les décoloniaux comprennent-ils quelque chose au communisme ? », 24 août 2026.
  22. Christophe Darmangeat — entretien sur « Casus belli. La guerre avant l’État » et diversité de la guerre dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs.
  23. Oxford Academic — travaux sur les schémas historiques « civilisation / barbarie / sauvagerie » et leur usage dans les hiérarchies coloniales.
  24. Lorna Tilley & Marc Oxenham — « Survival against the odds: Modeling the social implications of care provision to seriously disabled individuals », International Journal of Paleopathology, 2011.
  25. Lorna Tilley — « Accommodating difference in the prehistoric past: Revisiting the case of Romito 2 from a bioarchaeology of care perspective », International Journal of Paleopathology, 2015.

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