Opinion · éducation · fonction publique · contractuels · 2026-09-13

On a supprimé des profs. Puis on a découvert les contractuels.

Façade de l’Hôtel de Rochechouart, siège du ministère français de l’Éducation nationale à Paris.
Hôtel de Rochechouart, siège du ministère de l’Éducation nationale à Paris. Photographie : Peter Potrowl (Peter17), 25 juillet 2009 — CC BY 3.0. — source

Vingt ans de gestion de l’Éducation nationale racontés par les effectifs, les salaires, les classes et le privé. Les chiffres ne permettent pas de dire qu’un contractuel d’aujourd’hui remplace mécaniquement un titulaire supprimé hier. Ils montrent en revanche une séquence beaucoup plus gênante : compression des effectifs, montée durable de la contractualisation, multiplication des contrats courts dans le remplacement, classes plus chargées dans une partie du secondaire et difficultés persistantes à assurer toutes les heures de cours.

1. La bonne vieille magie du « faire mieux avec moins »

Il y a une manière très française de raconter les réformes de l’État : on supprime des postes au nom de l’efficacité, on découvre quelques années plus tard que le travail correspondant n’a pas mystérieusement disparu, puis on invente une catégorie plus souple de personnels pour continuer à le faire. À l’Éducation nationale, cette catégorie s’appelle de plus en plus souvent « contractuel ». Ce n’est pas une conspiration cachée dans un tableur de Bercy. C’est plus banal : une suite de décisions budgétaires, de concours qui ne remplissent plus, de métiers moins attractifs, de besoins de remplacement et d’établissements qui doivent malgré tout ouvrir le lundi matin.

La tentation, politiquement, serait donc simple : tracer une ligne droite entre les postes titulaires supprimés et les contractuels recrutés, puis écrire « voilà, ils ont remplacé les fonctionnaires par des précaires ». Le problème est que les statistiques ne permettent pas de faire cette équivalence poste pour poste. Et tant mieux : on peut raconter quelque chose de plus intéressant, et surtout de plus difficile à démonter.

Ce que montrent les séries publiques, c’est qu’une phase massive de suppression d’emplois a bien précédé une montée durable de la contractualisation. Cette contractualisation a ensuite continué même lorsque des gouvernements ont recréé des postes. Autrement dit : le contrat n’est plus seulement un pansement posé sur la RGPP. Il est devenu un outil structurel de gestion du système scolaire.[1][2][3][4]

2. 2007-2012 : quand la suppression de postes devient une politique en soi

Le point de rupture le plus facile à documenter est la présidence Sarkozy et la Révision générale des politiques publiques (RGPP), avec sa règle emblématique de non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux.

Le Sénat comptabilise 70 600 suppressions d’emplois entre les lois de finances 2008 et 2012 dans l’Éducation nationale, dont environ 68 000 emplois enseignants. Un rapport de l’Assemblée nationale reconstituant plus largement le schéma d’emplois 2007-2012 obtient 74 432 ETP supprimés avant la loi de finances rectificative de l’été 2012. Les différences viennent du périmètre et de la manière de compter les corrections budgétaires, les stagiaires ou certains transferts. Elles ne changent pas l’ordre de grandeur : on parle de dizaines de milliers d’emplois retirés en quelques années.[1][2]

Rien que pour 2012, le budget prévoyait encore 14 000 suppressions d’emplois à la rentrée, dont 5 700 enseignants du premier degré public et 6 550 du second degré public. Le Sénat évaluait alors l’économie correspondante à environ 467 millions d’euros.[1]

On peut discuter pendant des heures de l’efficacité de chaque poste supprimé. Ce qu’on ne peut pas faire sérieusement, c’est prétendre que cette séquence n’a pas tendu le système. Car les élèves, eux, ne se sont pas évaporés au rythme des plafonds d’emplois.

3. Le laboratoire : le second degré public

En 2009-2010, la DEPP comptait 343 267 titulaires et stagiaires devant élèves dans le second degré public, contre 13 121 non-titulaires. Ceux-ci représentaient alors 3,7 % des enseignants devant élèves.[3]

En 2024, le RERS compte 43 151 enseignants non titulaires exerçant dans le second degré public. Ce nombre est plus de trois fois supérieur à celui de 2009-2010. Le premier degré, historiquement beaucoup plus statutaire, compte désormais lui aussi 8 818 non-titulaires.[4]

Le mot important ici est « désormais ». Car la contractualisation n’a pas cessé lorsque François Hollande a remis des créations de postes à l’agenda. Des emplois ont été recréés à partir de 2012-2013, mais le recours aux contractuels a continué à progresser. Ce constat interdit l’explication paresseuse selon laquelle tout viendrait d’un seul gouvernement : la RGPP a créé une forte rupture d’effectifs, mais les gouvernements suivants ont laissé s’installer — et parfois élargi — un mode de recrutement plus flexible.

Pourquoi ? Parce qu’un poste budgétaire ne produit pas automatiquement un professeur. Encore faut-il réussir à recruter quelqu’un, dans la bonne discipline et dans le bon territoire. Quand les concours ne pourvoient pas tous les postes, quand les démissions augmentent, quand certaines académies ou certaines matières attirent moins, le contractuel devient la variable d’ajustement idéale : plus rapide à recruter, plus facile à affecter, et sans garantie d’emploi à vie.

4. La « flexibilité », c’est surtout la précarité de l’autre côté du contrat

Il faut éviter une caricature : tous les contractuels ne vivent pas dans l’angoisse d’un CDD de quinze jours. Des CDI existent, et le cadre créé en 2016 a permis de banaliser davantage les contrats couvrant l’année scolaire. La Cour des comptes relevait déjà en 2018 que cette évolution avait amélioré les conditions de travail d’une partie des enseignants contractuels.[11]

Mais cette stabilisation partielle ne doit pas masquer le noyau dur du système : le remplacement. En 2023-2024, 45,8 % des enseignants affectés au remplacement dans le second degré étaient contractuels, soit 8 160 ETP. Le rapport du Sénat précise qu’au moins 51 % des enseignants remplaçants concernés n’avaient qu’un contrat de très courte durée. Et sa méthode sous-estime mécaniquement les contrats les plus brefs, puisque les CDD sont comptés en juin : ceux qui se sont terminés auparavant peuvent disparaître de la photographie statistique.[10]

Voilà ce que signifie concrètement la fameuse « souplesse ». Pour l’employeur, pouvoir ajuster vite, ne pas immobiliser un poste, attendre de savoir combien de temps durera une absence. Pour l’agent, ne pas toujours savoir combien de temps durera son revenu, où il travaillera ensuite, ni si la mission continuera après les prochaines vacances. Ce n’est pas une anomalie extérieure au modèle : c’est précisément ce qui le rend souple.

Le rapport sénatorial de 2018 rappelle d’ailleurs que les contrats infra-annuels n’ont jamais disparu : ils restent utilisés pour la suppléance lorsque la durée du besoin est courte ou incertaine. Il relevait aussi que les obligations de service des contractuels avaient été alignées sur celles des titulaires, sans aligner pour autant toutes les garanties ou toutes les indemnités ; par exemple, les contractuels remplaçants du premier degré ne percevaient pas l’ISSR attachée à la condition de remplaçant.[11]

En mars 2026, une question écrite au Sénat a signalé des cas de contrats interrompus lors de délais administratifs de renouvellement de congés longs, avec des suspensions de rémunération alors que le service avait été assuré, ainsi que des contrats fractionnés s’arrêtant à la veille de vacances scolaires alors que le besoin de remplacement persistait. À ce stade, il s’agit de situations signalées au Parlement, pas d’une mesure nationale de leur fréquence ; la question était encore sans réponse ministérielle lors de sa dernière mise à jour. Mais leur simple plausibilité juridique et administrative dit quelque chose d’un système où la continuité du besoin n’implique pas toujours la continuité du contrat.[12]

Et ce vocabulaire de précarité n’est pas une invention militante plaquée après coup. Dans une réponse parlementaire publiée en 2014, le ministère lui-même évoquait la « précarité et l’instabilité professionnelles » liées à la non-titularisation et reconnaissait qu’elles touchaient d’abord les personnels avant d’avoir également des conséquences pour les élèves.[13]

La contractualisation n’est donc pas seulement une autre ligne dans le statut des personnels. Elle modifie la répartition du risque. Le titulaire obtient une carrière encadrée et une stabilité forte ; le contractuel offre à l’institution une capacité d’ajustement plus grande. Quand cette seconde population devient structurelle, une partie du fonctionnement normal du service public repose structurellement sur des personnes dont la relation d’emploi peut être beaucoup moins stable.

5. Et alors, ça coûte moins cher ? Oui. Enfin… pas comme on pourrait le croire.

La DEPP donne pour 2023 un salaire net mensuel moyen de 2 950 euros pour un enseignant fonctionnaire du public et de 1 980 euros pour un enseignant contractuel. Pris brutalement, l’écart est énorme : 970 euros par mois, soit près de 49 % de plus pour le fonctionnaire.[5]

Si l’on applique ces moyennes aux 51 969 enseignants non titulaires du public recensés en 2024 dans le premier et le second degrés, on obtient un ordre de grandeur d’environ 1,23 milliard d’euros de rémunération nette annuelle. Les mêmes 51 969 personnes rémunérées au salaire net moyen des fonctionnaires enseignants de 2023 représenteraient environ 1,84 milliard. Écart apparent : environ 605 millions d’euros par an.[4][5]

Le calcul qui donne envie de faire un tweet — et qu’il faut justement éviter de transformer en vérité absolue.

Pourquoi ce n’est pas une économie de 605 millions ? Parce qu’on compare des populations différentes. Les contractuels sont en moyenne plus jeunes, ont moins d’ancienneté, sont plus fréquemment à temps incomplet et n’occupent pas exactement la même structure d’emplois que les titulaires. Une partie de l’écart de salaire est donc un effet d’âge, de carrière et de quotité de travail, pas le simple prix du statut.[4][5]

Mais l’écart dit quand même quelque chose de politiquement important : le système obtient une partie de sa flexibilité auprès d’une population qui gagne en moyenne nettement moins. Même si les 970 euros ne sont pas le prix pur de la précarité, l’économie apparente et l’insécurité professionnelle se concentrent souvent du même côté de la relation de travail.

Il y a ensuite la retraite. Pour un fonctionnaire d’État, la contribution au compte d’affectation spéciale « Pensions » alourdit fortement le coût budgétaire employeur. Mais la traiter comme une charge patronale parfaitement comparable aux cotisations retraite d’un contractuel serait trompeur : elle finance aussi l’équilibre du régime de pensions de l’État. Le budget 2026 de la mission « Enseignement scolaire » est d’ailleurs présenté à 64,5 milliards d’euros hors contribution directe de l’État au CAS « Pensions ».[8]

La conclusion sérieuse est donc moins spectaculaire que le chiffre brut, mais plus embarrassante politiquement : le contractuel est moins cher en rémunération immédiate, oui ; rien ne permet toutefois de démontrer que la contractualisation massive constitue une gigantesque machine à économies à emploi identique. Elle achète surtout autre chose : de la souplesse de recrutement, de l’ajustement local, et la possibilité de faire tenir le système quand les concours ou les affectations ne suffisent plus. Une partie de cette souplesse correspond très concrètement au fait que l’État ne prend pas le même engagement envers l’agent.

6. Pendant qu’on flexibilise les profs, que deviennent les classes ?

C’est là que la comparaison devient politiquement intéressante. Parce qu’on pourrait au moins imaginer que l’évolution des effectifs enseignants et des statuts se traduise par des classes plus légères. C’est vrai dans le primaire. Beaucoup moins dans le secondaire.

Il faut distinguer ce tableau de l’indicateur « élèves par enseignant ». Une classe de 30 élèves ne signifie pas qu’un professeur prend à lui seul 30 élèves pendant toute sa durée de service : options, groupes, dédoublements, décharges, remplacements et temps partiels changent le ratio global. En 2023-2024, la France compte 17,9 élèves par enseignant en élémentaire, 14,7 dans le premier cycle du secondaire et 11,5 dans le second cycle. La DEPP insiste elle-même sur le fait que cet indicateur ne doit pas être confondu avec la taille des classes.[6]

Reste que, pour l’expérience concrète d’un élève, la taille de la classe n’est pas un détail. Et la série de long terme raconte une chose assez nette : le primaire a été protégé ou renforcé ces dernières années, notamment avec les dédoublements en éducation prioritaire ; le collège et surtout le lycée général et technologique ont, eux, absorbé davantage d’élèves par classe qu’au tournant des années 2000.[6] Cette focale structurelle complète notre analyse du Figaro Étudiant, qui montre l’effet inverse : transformer facilement des difficultés scolaires collectives en caractéristiques individuelles ou générationnelles.

7. Le privé : pas de grande fuite au primaire, une progression lente au secondaire

Autre réflexe tentant : conclure que la dégradation du public aurait mécaniquement poussé les familles vers le privé. Là encore, les chiffres obligent à se calmer deux minutes.

Dans le premier degré, la part du privé est remarquablement stable : elle tournait autour de 13,6 % en 2000 et elle est encore de 13,6 % à la rentrée 2025. Il n’y a donc pas, sur vingt-cinq ans, de bascule massive du primaire public vers le privé sous contrat.[6]

Dans le second degré, en revanche, la progression est réelle mais lente. Le privé accueillait environ 19,6 % des élèves en 2000 ; en 2025, le public n’en accueille plus que 78,8 %, ce qui place le privé autour de 21,2 %. Ce n’est pas un exode. Mais c’est une érosion régulière de la part du public, particulièrement visible au collège et dans les lycées généraux et technologiques.[6]

Et il faut ajouter un détail que le débat oublie souvent : un élève du privé sous contrat ne « sort » pas du budget de l’État. Le programme 139 du budget de l’État finance la rémunération des enseignants et les dépenses de fonctionnement des classes privées sous contrat. Le déplacement d’élèves vers le privé sous contrat n’est donc pas une externalisation gratuite ; c’est une autre manière d’utiliser l’argent public.[9]

8. Ce que les chiffres autorisent à dire — et ce qu’ils n’autorisent pas

On peut affirmer cinq choses sans forcer les données.

• Une séquence de suppressions massives d’emplois enseignants a bien eu lieu à la fin des années 2000 et au début des années 2010.

• Le recours aux enseignants non titulaires a ensuite fortement progressé, surtout dans le second degré, et il s’est installé dans la durée.

• Cette progression ne s’explique pas uniquement par les suppressions de postes : elle continue après 2012 et est aussi liée aux difficultés de recrutement, aux concours non pourvus, aux besoins de remplacement et aux disparités territoriales ou disciplinaires.

• Le remplacement repose désormais massivement sur des contractuels et conserve une part très importante de contrats très courts, ce qui rend la précarité non pas accidentelle mais fonctionnelle à une partie du dispositif.[10][11]

• Le contrat réduit la rémunération moyenne immédiate, mais la différence brute de salaire surestime l’économie réellement attribuable au statut lui-même.

Ce qu’on ne peut pas affirmer honnêtement, en revanche, c’est que chaque contractuel d’aujourd’hui occupe exactement un poste de titulaire supprimé hier. Les périmètres ont changé, les effectifs d’élèves ont changé, des postes ont été recréés, les besoins se sont déplacés et les politiques de recrutement ont évolué.

Mais cela ne blanchit pas la transformation. Cela change simplement le chef d’accusation : on n’a pas remplacé, poste pour poste, une armée de fonctionnaires par une armée de contractuels. On a d’abord comprimé fortement les effectifs, puis laissé le contrat devenir progressivement l’un des moyens ordinaires de faire fonctionner une institution qui rencontre de plus en plus de difficultés à recruter et à fidéliser ses enseignants. Et ce fonctionnement ordinaire repose, pour une partie des personnels, sur une relation d’emploi moins sûre que celle qu’elle remplace ou complète.

9. Le vrai coût de la précarité n’est peut-être pas dans la ligne « salaires »

Le débat budgétaire adore les colonnes propres. Un titulaire coûte X, un contractuel coûte Y, donc Y est moins cher. Fin du PowerPoint.

Sauf qu’une école ne produit pas des boulons. Un enseignant qui change souvent d’établissement, qui ne sait pas s’il sera renouvelé ou qui est recruté pour une courte suppléance n’a pas seulement un « coût salarial ». Il y a un coût d’organisation, de recrutement, de formation, de remplacement, de continuité pédagogique et de perte d’expérience. Une partie de ces coûts est mesurable ; une autre se voit seulement lorsque le système doit recommencer sans cesse à recruter, vérifier, affecter et intégrer de nouveaux personnels.

Le rapport du Sénat sur le remplacement le dit beaucoup plus administrativement, mais le mécanisme est le même : recruter des contractuels pour de courtes durées représente une charge lourde pour les rectorats et peut contribuer aux délais de remplacement, notamment parce que les candidats doivent être recrutés et leur aptitude vérifiée. Le rapport en conclut qu’un recours trop important aux contractuels de courte durée pour le remplacement n’est pas souhaitable et devrait être limité.[10]

La précarité a aussi un coût humain moins facile à mettre dans une annexe budgétaire. Quand la durée du contrat suit celle d’une absence incertaine, l’enseignant supporte une part de cette incertitude dans sa propre vie : continuité du revenu, projection géographique, possibilité de prévoir l’année suivante. Il ne faut pas inventer un chiffre psychologique à cela. Il suffit de constater que la sécurité économisée par l’employeur n’a pas disparu : elle a changé de côté.

Et la continuité pédagogique finit elle aussi par entrer dans l’équation. En 2024-2025, la DEPP estime que 9,8 % des heures d’enseignement du second degré public n’ont pas été assurées, dont 7,5 % en raison du non-remplacement des enseignants absents. Ce chiffre ne peut évidemment pas être imputé aux contractuels — ils sont au contraire souvent ceux qu’on appelle pour éviter précisément cette situation. Il dit cependant quelque chose de l’état de tension du système : un vivier de personnels précaires sert de rustine à une organisation qui n’arrive toujours pas à assurer toutes les heures.[7]

C’est là que l’économie comptable devient politiquement trompeuse. Le contractuel peut coûter moins cher sur la fiche de paie tout en faisant partie d’un système plus coûteux à administrer, moins stable pour les personnels et plus fragile pour la continuité des enseignements. Cela ne signifie pas que titulariser mécaniquement chaque contractuel supprimerait ces problèmes. Cela signifie simplement que le seul différentiel salarial ne mesure pas le coût réel du modèle.

Conclusion : l’économie de court terme, la facture de long terme

La question de départ était simple : est-ce que l’État a supprimé des titulaires pour les remplacer par des contractuels moins chers ? La réponse honnête est : pas exactement. Et c’est presque pire pour le récit politique.

La France a bien connu une politique massive de suppressions d’emplois enseignants. Elle a ensuite partiellement recréé des postes, sans revenir à un modèle où le titulaire constitue presque l’unique solution. Dans le même temps, le nombre de contractuels a explosé dans le secondaire, puis commencé à monter dans le primaire. Le contrat s’est normalisé.

À court terme, il coûte moins cher en salaire moyen. Mais l’écart brut d’environ 605 millions d’euros obtenu en appliquant les salaires moyens aux effectifs actuels est un plafond de comparaison très grossier, pas une économie démontrée. Une fois corrigés l’âge, l’ancienneté, les temps incomplets, les catégories d’emploi et les retraites, l’avantage budgétaire réel se réduit et change de nature.

Surtout, la différence ne se résume pas à « même professeur, moins cher ». En échange d’une rémunération moyenne plus faible, l’État obtient une relation d’emploi plus flexible : il peut recruter vite, combler une absence, pourvoir une discipline ou un territoire délaissé et ne pas prendre le même engagement dans la durée. Le revers de cette souplesse, ce sont des milliers d’enseignants dont la stabilité dépend davantage du prochain besoin administratif.

On présente souvent la précarité comme un dommage collatéral regrettable du recours aux contractuels. Dans le remplacement, elle est parfois plus proche de la fonction recherchée : si le contrat doit pouvoir épouser au plus près un besoin temporaire, c’est l’agent qui absorbe l’incertitude sur la durée de ce besoin. La flexibilité de l’un est littéralement l’incertitude de l’autre.

On peut donc toujours appeler ça de la modernisation. Mais à un moment, quand les contractuels triplent dans le secondaire, qu’une large part du remplacement repose sur eux, qu’une majorité des remplaçants concernés par les CDD restent sur des contrats très courts, que les classes de lycée général dépassent en moyenne 30 élèves et que près d’une heure de cours sur dix n’est pas assurée, le mot commence à ressembler à un cache-misère.

Limites de lecture

  • Les effectifs historiques de non-titulaires et les effectifs 2024 ne forment pas une série parfaitement homogène : nomenclatures, champs et modes de comptage ont évolué. La comparaison documente une tendance de long terme, pas une substitution poste par poste.
  • La simulation de coût utilise des salaires nets moyens 2023 et 51 969 enseignants non titulaires recensés en 2024 dans les premier et second degrés publics. Elle ne mesure ni le coût employeur complet ni le coût actuariel des pensions.
  • La taille moyenne des classes et le ratio élèves/enseignant sont deux indicateurs différents ; ils sont volontairement présentés séparément.
  • La hausse de la part du privé ne démontre pas que les familles quittent le public à cause des suppressions de postes. Établir une causalité demanderait une analyse territoriale et sociologique spécifique.
  • La question écrite de mars 2026 documente des situations signalées au Sénat, mais ne permet pas de connaître leur fréquence nationale. Elles sont donc utilisées comme illustration de risques administratifs possibles, pas comme statistique générale.
  • Tous les enseignants contractuels ne sont pas en situation de forte précarité : une partie est en CDI ou bénéficie de contrats annuels. L’analyse insiste surtout sur le segment du remplacement en CDD court, où la précarité est la mieux documentée.

Sources et repères

  1. Projet de loi de finances pour 2012 : Enseignement scolaireSénat — suppressions d’emplois 2008-2012 et économie annoncée pour 2012
  2. Rapport sur le projet de loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la RépubliqueAssemblée nationale — reconstitution du schéma d’emplois 2007-2012
  3. Repères et références statistiques 2010DEPP — effectifs enseignants et non-titulaires au tournant de 2009-2010
  4. Repères et références statistiques 2025DEPP — 8 818 non-titulaires dans le premier degré public et 43 151 dans le second degré public en 2024-2025
  5. Panorama statistique des personnels de l’enseignement scolaire 2024-2025DEPP — rémunérations 2023 et caractéristiques des personnels
  6. L’Éducation nationale en chiffres, édition 2026DEPP — taille des classes, ratios élèves/enseignant et parts public/privé
  7. La part du temps d’enseignement non assuré dans les établissements publics du second degré en 2024-2025DEPP — 9,8 % des heures non assurées, dont 7,5 % pour non-remplacement
  8. Mission « Enseignement scolaire » — PLF 2026Budget de l’État — 64,5 Md€ hors contribution directe au CAS « Pensions »
  9. Programme 139 « Enseignement privé du premier et du second degré » — PLF 2026Budget de l’État — rémunération des enseignants et fonctionnement des classes privées sous contrat
  10. Remplacement des enseignants — rapport d’information n° 730Sénat, 11 juin 2025 — 45,8 % des remplaçants du second degré contractuels, 8 160 ETP, poids des CDD très courts et coût administratif des recrutements courts
  11. Le recours aux personnels contractuels dans l’éducation nationale — rapport d’information n° 522Sénat / enquête de la Cour des comptes, 30 mai 2018 — évolution des contrats annuels, maintien des contrats infra-annuels, conditions d’emploi et indemnités
  12. Situation de précarité persistante des enseignants contractuels assurant des remplacements de longue duréeQuestion écrite au Sénat, 5 mars 2026 — signalements d’interruptions de contrat, suspensions de rémunération et contrats fractionnés ; question encore sans réponse lors de la dernière mise à jour consultée
  13. Situation des enseignants contractuels — réponse du ministèreRéponse du ministère de l’Éducation nationale publiée le 26 juin 2014 — reconnaissance de la précarité et de l’instabilité professionnelles liées à la non-titularisation

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