Analyse · médias et élections · 2026-10-10

Le vote utile : comment le premier tour est devenu un second tour anticipé

Une urne transparente utilisée à Montauban lors du premier tour de l’élection présidentielle française du 22 avril 2007.
Premier tour de la présidentielle, Montauban, 22 avril 2007. Photo : Ceridwen / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0 FR. — source

En 2002, il fallait faire barrage à Jean-Marie Le Pen au second tour. Cinq ans plus tard, la peur d’un nouveau 21 avril sert déjà à expliquer aux électeurs comment voter dès le premier. Dans l’intervalle, les sondages ont pris une place assez particulière : ils ne racontent plus seulement le rapport de force, ils fournissent aussi les arguments censés décider quels bulletins valent encore la peine d’être déposés.

En 2002, le barrage s’organise au second tour. Après, il remonte dans le temps.

L’histoire commence par un résultat que personne n’a oublié. Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen obtient 16,86 % des suffrages exprimés et devance Lionel Jospin, à 16,18 %. Jacques Chirac se retrouve face au candidat du Front national ; au second tour, il recueille 82,21 % des voix. La mobilisation contre l’extrême droite est alors immédiate, massive et visible. C’est le « front républicain », avec cette particularité assez spectaculaire : voter pour un président que l’on ne soutient pas afin d’éviter l’élection de son adversaire. [3]

Il serait pourtant inexact de raconter que le vote utile est né entre les deux tours de 2002. L’INA en trouve des usages dès 1969, lorsque Jacques Duclos, à gauche, défend l’intérêt de soutenir la candidature la mieux placée et que Michel Rocard conteste ce raisonnement. Rien de neuf, donc, dans l’idée qu’un scrutin à deux tours encourage parfois le calcul. La nouveauté est ailleurs : après 2002, le premier tour lui-même va être relu à travers la catastrophe qu’il faudrait éviter de reproduire. [1]

Cela permet au passage de raconter le 21 avril en faisant porter une partie de la responsabilité sur les candidatures concurrentes et sur les électeurs qui les ont choisies. Dans les archives rassemblées par Acrimed, on retrouve dès les jours suivants des éditorialistes reprochant à Taubira, Chevènement, Besancenot ou aux Verts d’avoir dispersé les voix. L’explication laisse parfois peu de place à une autre question, pourtant assez élémentaire : pourquoi les électeurs auraient-ils dû considérer Lionel Jospin comme leur choix naturel, indépendamment de son bilan et de son programme ? [4]

Les sondages n’avaient pas vu venir Le Pen. Ils vont pourtant servir à éviter son retour.

Le détail mérite d’être rappelé : à deux jours du premier tour de 2002, le dernier sondage Ipsos pour Le Figaro et Europe 1 privilégie encore un duel Chirac-Jospin. L’institut constate bien une progression de Jean-Marie Le Pen et précise que plus de quatre électeurs certains de voter sur dix hésitent encore. L’enquête n’annonce pas un résultat certain ; sa présentation reste néanmoins construite autour d’un second tour attendu qui ne se produira pas. [2]

Cinq ans plus tard, changement d’ambiance. Le 20 avril 2007, Le Monde publie un article intitulé « Le 21 avril encore et toujours ». Il y décrit la multiplication des appels au vote utile, au vote anti-FN et à la mobilisation, au point de présenter la peur d’un nouveau 21 avril comme un fil conducteur de la campagne. Le journal souligne aussi que les études d’opinion sont plus nombreuses qu’en 2002 et qu’elles s’intéressent déjà aux deux tours avant le premier vote. [5]

Le même jour, un autre article du Monde rapporte les divergences entre instituts sur la dynamique de Ségolène Royal et de François Bayrou. Frédéric Dabi, alors à l’Ifop, les présente comme concurrents pour le vote « utile » face à Nicolas Sarkozy. Voilà donc une élection dont le premier tour n’a pas eu lieu et pour laquelle on discute déjà du candidat qu’il serait stratégiquement raisonnable de soutenir. Soit dit en passant, les électeurs étaient aussi censés pouvoir choisir entre des projets politiques. [6]

Une expression multipliée par presque 28 entre 2002 et 2007

L’évolution n’est pas seulement une impression laissée par les campagnes. Dans un travail publié par Acrimed en 2019 à partir de la base Factiva, Mathias Reymond a compté les occurrences de l’expression « vote utile » dans la presse et les agences de presse au cours des campagnes présidentielles. Entre septembre 2001 et la veille du premier tour de 2002 : 39. Entre septembre 2006 et la veille du premier tour de 2007 : 1 075. Pour 2012 : 1 068. Pour 2017 : 1 503. [4]

Le saut principal se produit donc entre 2002 et 2007. Les chiffres ne sont pas rapportés au nombre total d’articles publiés, ne distinguent pas toutes les nuances d’emploi de l’expression et ne disent absolument pas combien de personnes ont effectivement changé de bulletin. Ils montrent en revanche quelque chose de difficile à nier : en quelques années, le vote utile est devenu un thème récurrent du commentaire électoral.

Le plus remarquable n’est peut-être pas que les journalistes parlent de stratégie électorale. Celle-ci fait partie des comportements possibles dans une élection à deux tours. C’est la facilité avec laquelle le raisonnement peut basculer : d’abord constater que certains candidats sont crédités de davantage d’intentions de vote ; ensuite suggérer qu’ils sont les seuls choix raisonnables ; enfin demander aux autres candidatures de justifier leur présence. À ce stade, le sondage ne se contente plus d’alimenter le débat : il sert à distribuer les autorisations de participer sérieusement au débat.

La Fabrique de l’opinion : d’où vient l’autorité des pourcentages ?

Ce glissement devient plus intéressant encore à la lecture des travaux de Loïc Blondiaux. Dans La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, publié au Seuil en 1998, le politiste retrace la façon dont les sondages ont acquis leur légitimité scientifique et politique en France et aux États-Unis. Leur évidence actuelle n’a donc rien d’éternel : elle résulte d’une histoire faite d’instituts, de chercheurs, de médias, de professionnels et d’usages politiques qui ont progressivement installé une certaine manière de représenter l’opinion publique. [7]

L’année précédente, dans la revue Politix, Blondiaux formulait une critique qui ne se réduit pas à accuser les sondeurs de se tromper. Une enquête par questionnaire enregistre des réponses individuelles dans un dispositif précis. L’opinion publique, elle, renvoie aussi à des débats, des conflits, des prises de parole et à la construction collective des problèmes. Faire comme si ces deux objets se recouvraient parfaitement, c’est déjà choisir une définition particulière de ce que serait « l’opinion ». [8]

Appliqué aux présidentielles, le problème est assez concret. Un sondage demande pour qui une personne voterait si l’élection avait lieu à cet instant. Puis le résultat est publié, commenté, comparé aux précédents et parfois transformé en scénario de qualification. L’électeur peut alors entendre que le candidat correspondant le mieux à ses convictions ne serait pas assez haut pour « compter ». Ce n’est plus exactement la même information que celle recueillie au départ. La première décrivait une intention ; la seconde hiérarchise les choix en fonction d’un résultat supposé.

Ce n’est pas une démonstration de manipulation, et Blondiaux n’écrit évidemment pas en 1998 une théorie du vote utile post-2002. C’est une grille de lecture : lorsqu’un instrument de mesure devient l’un des arbitres reconnus du débat public, sa circulation peut aussi contribuer à structurer le phénomène qu’il prétend observer. Il serait étrange de ne pas au moins examiner cette possibilité.

La candidature « utile » change, la mécanique reste

Le procédé n’appartient d’ailleurs définitivement à aucun parti. En 2007 et en 2012, l’argument est notamment mobilisé autour des candidatures socialistes. En 2017, il peut se retourner contre le PS lorsque les enquêtes placent Emmanuel Macron bien plus haut que Benoît Hamon. Acrimed documente aussi la façon dont certains commentaires ont présenté un éventuel retrait de Jean-Luc Mélenchon comme allant de soi lorsque les courbes favorisaient Hamon, sans appliquer nécessairement le même raisonnement une fois leurs positions inversées. [4]

En 2022, le vocabulaire est de nouveau partout, cette fois autour d’Emmanuel Macron, de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Fin mars, Le Monde décrit explicitement la « bataille du vote utile » entre ces trois candidats en tête des intentions de vote. Après le scrutin, le journal relève que les cinq enquêtes publiées le 8 avril attribuaient entre 16,5 et 17,5 % à Mélenchon, qui obtiendra finalement presque 22 %. Le même article constate que 73 % des suffrages exprimés se sont concentrés sur les trois premiers candidats. Ce décalage rappelle au passage que les reports de dernière minute échappent parfois à la photographie statistique. [9][10]

On peut parfaitement voter de manière stratégique sans se sentir manipulé : certains électeurs préfèrent depuis longtemps peser sur l’affiche du second tour plutôt que soutenir la candidature la plus proche de leurs convictions. Mais il faudrait alors nommer clairement le choix proposé. Car le terme « utile » possède un avantage rhétorique appréciable : il n’oblige même pas à dire « votez pour mon candidat ». Il suffit de laisser entendre que les autres votes, eux, ne serviraient à rien.

Et le premier tour, dans tout ça ?

La France dispose d’un scrutin présidentiel à deux tours. Le premier sélectionne les deux candidatures finalistes ; le second les départage. Rien n’interdit de réfléchir au résultat possible du second lorsqu’on vote au premier. Ce qui est moins anodin, c’est qu’une partie du commentaire politique en vienne à présenter cette anticipation comme la façon normale, voire responsable, d’utiliser son bulletin. On parle alors beaucoup des possibilités de qualification, beaucoup moins de ce que les électeurs voudraient voir représenté.

Les sondages ont leur utilité, notamment pour suivre des rapports de force mouvants. La loi française encadre d’ailleurs leur publication depuis 1977, avec notamment une interdiction de diffusion et de commentaire la veille et le jour du scrutin. Le problème n’est donc pas de réclamer un monde sans chiffres. Il consiste plutôt à refuser qu’un chiffre de campagne, provisoire par définition, soit présenté comme une sorte de verdict préalable au vote. [11]

Au fond, le vote utile ne devient vraiment problématique que lorsqu’on cesse de le présenter comme un calcul possible parmi d’autres pour en faire le critère du bon électeur. À force de commenter la présidentielle comme une course dont il faudrait deviner les deux finalistes avant le départ, on finit par trouver parfaitement normal de demander à celles et ceux qui voudraient voter pour un programme pourquoi ils s’obstinent à ne pas choisir un pronostic. Et si le premier tour servait encore, accessoirement, à dire ce qu’on veut ?

Méthode et limites

  • Les appels de source [n] renvoient aux documents ci-dessous. Le comptage des occurrences de presse est repris de l’étude de Mathias Reymond ; il n’a pas été reproduit indépendamment. Le rapprochement entre l’histoire des sondages chez Blondiaux et la médiatisation du vote utile après 2002 constitue une analyse de cet article, pas une thèse attribuée rétroactivement à l’auteur. Les chiffres de sondages décrivent les enquêtes citées, et non des probabilités de qualification.

Sources et précisions

  1. INA, « Le vote utile, un terme utilisé à chaque présidentielle » — 29 mars 2022 — archives de campagnes, notamment 1969.
  2. Ipsos, « L’écart se réduit entre Jacques Chirac, Lionel Jospin et Jean-Marie Le Pen » — 19 avril 2002 — dernière enquête avant le premier tour, avec réserve sur l’indécision.
  3. Ipsos, « Présidentielle 2002 » — Archives électorales, résultats du premier et du second tour (Ministère de l’intérieur et Conseil constitutionnel).
  4. Mathias Reymond, « La propagande du “vote utile”, de 2002 à 2017 » — Acrimed, 27 février 2019 — étude fondée sur Factiva, exemples de traitement médiatique.
  5. Le Monde, « Le 21 avril encore et toujours » — 20 avril 2007 — traitement médiatique de la crainte d’un nouveau 21 avril.
  6. Le Monde, « Présidentielle : les sondages témoignent de l’indécision des Français » — 20 avril 2007 — sondages divergents et concurrence Royal/Bayrou pour le vote utile.
  7. Loïc Blondiaux, La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages — Seuil, 1998 — lecture contextualisée à partir du compte rendu de Jean-Christophe Marcel, Revue française de sociologie, 1999.
  8. Loïc Blondiaux, « Ce que les sondages font à l’opinion publique » — Politix, vol. 10, n° 37, 1997, p. 117-136 — article scientifique consultable sur Persée.
  9. Abel Mestre, « Le Pen, Mélenchon, Macron, la bataille du “vote utile” » — Le Monde, 28 mars 2022 — analyse de campagne et intentions de vote.
  10. Gary Dagorn, « Comment les sondages à la présidentielle 2022 ont peiné à mesurer l’ampleur du vote utile » — Le Monde, 11 avril 2022 — comparaison sondages/résultats du premier tour.
  11. Loi n° 77-808 du 19 juillet 1977 relative à la publication et à la diffusion de certains sondages d’opinion — Légifrance, article 11 (dans sa rédaction issue de 2016) — interdiction de publication à l’approche du scrutin.

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